La légende veut que, la nuit, lorsque les théâtres sont fermés, les personnages de fiction reviennent sur le plateau pour mener leur vie en toute autonomie. A Genève, une poignée de privilégiés pourront vérifier si la légende dit vrai. Fabrice Melquiot, heureux directeur du Théâtre Am Stram Gram depuis cinq ans, a ce projet un peu fou: inviter 100 personnes, 50 enfants et 50 adultes, à poser leurs matelas et sacs de couchage sur la grande scène pour dormir précisément là où les esprits ont sévi. Sûr que cette traversée du 6 au 7 mai sera parsemée de chimères, fantômes et autres sortilèges… L’invitation a plus que plu. «L’engouement est tel qu’on pourrait faire cinq nuits au théâtre!» sourit le directeur, rencontré de jour, sous un soleil tapant.

Bals, loto et consultations poétiques

Certaines personnes respirent l’enthousiasme et la passion. Fabrice Melquiot n’est pas un joyeux drille qui déborde de tous côtés, plutôt un être intense et discret. Mais il a, chevillée au corps, cette conviction: pour lui, un théâtre est non seulement un lieu de spectacles, il est aussi un lieu de partage. D’où le lancement incessant de projets qui permettent de briser le quatrième mur entre la scène et la salle.

Bien avant cette Nuit au théâtre, opération inédite à notre connaissance, le directeur, qui écrit aussi des pièces à grand succès, a imaginé le Loto poétique, où les quines et doubles quines permettent de gagner des poèmes et de s’échapper dans des raps improvisés. On lui doit encore le Bal littéraire, une initiative plus que plébiscitée – elle tourne partout en Suisse romande et en France – qui voit cinq auteurs définir le matin une play-list de dix titres remuants autour desquels, en une journée, ils tissent un récit. Le soir, l’histoire déroule son fil et, par dix fois, le public danse en transe. Et il y a encore ces Consultations poétiques où, transformés en médecins en blouse blanche, Fabrice Melquiot et ses comédiens écoutent les maux des patients et prescrivent des mots comme médicament. On a essayé. Rien de tel que Philippe Jaccottet contre le stress galopant!

Le théâtre est aussi un tiers-lieu

Toutes ces initiatives appartiennent au Laboratoire spontané d’Am Stram Gram, antidote au formalisme institutionnel. Avec le Laboratoire, il y a mélanges, échanges et le théâtre devient un de ces tiers-lieux, comme les endroits de coworking, fablab ou repair café chers au cœur du directeur. «L’époque du boulot-dodo est terminée. A présent, les gens aiment partager des expériences dans des espaces intermédiaires, détendus, ouverts», observe Fabrice Melquiot, fier de présenter sa petite dernière. Cette fameuse Nuit au théâtre, «parenthèse inédite de rencontres formelles et informelles, lucides et somnambuliques». La nuit, tout serait permis? «En tout cas, dans cet espace-temps, on ne voit pas et on ne se laisse pas voir de la même manière», sourit l’ordonnateur de cette féerie.

Le sommeil, le vrai, mais pas que…

Le programme? Le sommeil, le vrai, sur le grand plateau, dans la galerie d’exposition et dans la petite salle du haut. Les fêtards et autres insomniaques sont priés de rejoindre les loges pour ne pas déranger. Ainsi, ce n’est pas une nuit blanche que propose le maître des lieux, mais bien un moment, bleu et magique, de sommeil partagé. Pas tout le temps évidemment. Par trois fois, des intermèdes plus ou moins secoués donneront de quoi rêver. Il y aura même, avant ou après minuit, une heure de pure folie. Mais, mystère, pas question de dévoiler ces rendez-vous pour lesquels l’équipe de comédiens et musiciens va chaque fois réanimer l’assemblée. Fabrice Melquiot ne craint-il pas les réveils grincheux? «On prend le risque, tout en sachant que les spectateurs d’Am Stram Gram ont plutôt le sens du merveilleux!»

Fin de la seule parole?

L’idée séduit et laisse songeur aussi. La poésie et le théâtre sont-ils si mal en point qu’ils aient besoin de projets insolites et interactifs pour séduire? «Il ne s’agit pas d’initiatives de sauvetage. Il s’agit d’enlever au lieu sa part intimidante. De faire en sorte que les spectateurs s’approprient le bâtiment et se rencontrent sans appréhension. Lors de notre Festin sous les étoiles, en février dernier, beaucoup de nouvelles alliances sont nées. Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque le théâtre crée du lien», détaille le directeur.

Un nouvel étage pour le lieu

Fabrice Melquiot aime ce théâtre des Eaux-Vives investi par le fondateur Dominique Catton en 1992 – alors qu’Am Stram Gram, la troupe, a déjà presque vingt ans. Il l’aime tant qu’il le souhaite plus grand. «Sur le toit du bâtiment, les architectes ont imaginé une scène à ciel ouvert, commence le directeur. C’est séduisant, mais frustrant, car, pour des raisons de nuisances sonores, cette scène est inutilisable. Dès lors, avec les autorités municipales, nous réfléchissons à un projet architectural qui, sur cette parcelle de 200 m², aménagerait une grande salle de travail et cinq studios pour loger des artistes de chez nous, mais aussi d’autres institutions genevoises, comme la Nouvelle Comédie. Je parle de ce souhait depuis mon arrivée en 2012 et j’espère le mener à terme avant mon départ, qui se situera en 2022 au plus tard.» Vu la relative simplicité de cette entreprise, on veut l’espérer avec lui.


Une nuit au théâtre, le 6 mai, Théâtre Am Stram Gram, Genève,

www.amstramgram.ch