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Le chagrin rapproche les corps. De gauche à droite, Barbara Baker, Marika Dreistadt et Judith Goudal.
© Samuel Rubio

Scènes

A Genève, une pièce tsunami évoque le suicide adolescent

Brillante auteure zurichoise, Katja Brunner, 26 ans, est mise en scène au Poche par Anna Van Brée. Une parole tsunami qui fesse l’artificialité de la société

Un suicide d’adolescent vu par la communauté et évoqué dans une langue baroque par la jeune auteure alémanique Katja Brunner. Une langue proche de celle de Valère Novarina, qui choisit le flot poétique pour pincer la société. Change l’état d’agrégation de ton chagrin ou Qui nettoie les traces de ta tristesse? – oui c’est le titre! – est un texte-fleuve, lucide, exigeant. Un texte auquel Anna Van Brée tente de donner une puissance physique de tous les instants. Elle y parvient souvent, relayée par trois comédiennes qui rappellent par leur ancrage les «percherons telluriques», comédiens vaillants, chers à Novarina. Tempête au Poche, à Genève, où une colère fantasque fustige le monde faux et fat.

Le bio au goût de carton

«On se confine dans les chaussures adaptées aux circonstances météorologiques, dans lesquelles on se dandine ensuite vers le dehors, on trottine sur le chemin d’une institution, cette opportunité est financée par nos parents, au mieux par la puissance financière réunie des deux parts parentales, là-bas on nous expose des vérités sur le monde tel qu’il est dans les faits calculable quantifiable et sur le chemin vers le cœur maternel institutionnel, on s’empiffre de chips à la banane au goût de carton, vu qu’elles portent un signe bio…»

Quoi de mieux qu’un extrait, traduit de l’allemand par Marina Skalova, pour montrer la densité du verbe de Katja Brunner, 26 ans, qui a déjà sa place dans l’univers littéraire zurichois et germanophone? Lauréate en 2013 du Prix de Mülheim – la plus haute distinction théâtrale en Allemagne –, la jeune femme écrit comme elle respire, dans un souffle de titan qui voit grand.

Une lecture récente: Maux et mots d’ados

Des vers et un renard

Katja Brunner est donc une géante et son texte l’est aussi. Autour de la tombe de Silvio, les proches et moins proches déversent façon chaos la masse de leurs obsessions. Il y a là des vers et leurs larves, la mort, les sœurs, la maman et une «devenue vieille», énumère l’auteur en préambule. Barbara Baker, Marika Dreistadt et Judith Goudal donnent corps à ces multiples voix. Il y a aussi un renard qui a les traits d’un garçon gracile (Salou Sadras) et rampe sous le plateau dans un bocal bleuté.

Sur scène, un sol en terre, puis une cage en verre et, encore derrière, en ligne de mire, une table sur laquelle on a disposé les fleurs funéraires. Semblant de foyer familial au loin, alors que proches du public, c’est un sol bouleversé et un aquarium livide qui crient leur chagrin. La scénographie dit bien la colère de Katja Brunner contre notre époque qui parle sans relâche d’écologie et ne cesse pourtant jamais de mépriser la nature.

Une cathédrale et ses gargouilles

Dans ce foisonnant manifeste, il est aussi question du diktat social, des hasards de la conception, du lien mère-enfant, de la solitude comme punition, de la mort indésirable, de la vie sans prétention… Une immense cathédrale sans aucun dialogue, mais avec une foule de gargouilles.

On a aimé? Oui et non. Oui, parce que la démarche est ambitieuse et décoiffe en ces temps de minimalisme bien ordonné – au fond, ce spectacle bavard est plus proche du rap que des objets contemporains souvent «en creux» dans leur énoncé. Mais non, lorsque, parfois, ni le sens ni les sensations n’ont voix de cité. Dans le spectacle, il y a des instants où les mots ne sont que des mots, ne provoquant aucun écho, aucun frisson. Là, l’ennui pointe son nez et, comme le renard à trois pattes, fait boiter la soirée.


Change l’état…, jusqu’au 13 mai, Poche-Genève.

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