Un homme planté au milieu d’un paysage agité. Au Théâtre Saint-Gervais, Jean-Quentin Châtelain retrace le parcours de Velibor Čolić, jeune poète bosniaque qui, à 28 ans, en 1992, a déserté l’armée de son pays en pleine guerre de l’ex-Yougoslavie pour se réfugier en France. Voix planante et visage grimaçant, le comédien romand ressemble à un pèlerin errant dans une forêt sans fin.

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Sauf que le décor de Manuel d’exil, réalisé par Sylvie Kleiber, n’est pas sauvage, mais urbain, constellé de six néons à angle droit qui s’allument, s’éteignent, frémissent, bref font leur loi. Exactement comme le pays d’accueil dans lequel ce jeune soldat se sent perpétuellement inadéquat. Le récit de vie, adapté et mis en scène par Maya Bösch, n’est pas accablant pour autant. Velibor Čolić a eu l’élégance d’y injecter un bel humour grinçant.

Le Goncourt, sinon rien

Comment, voyageant de Bosnie en France, Velibor traverse «le scandaleux silence du monde, son indifférence». Comment, logé dans un centre de réfugié à Rennes, il pense qu’il va être accueilli tel le jeune écrivain prometteur et primé qu’il est, avant d’être traité d’illettré. Comment il passe son temps à se soûler avec deux résidents russes, des têtes brûlées. Comment, romantique, il se voit malade, atteint de toutes les maladies des grands écrivains!

Comment, plus loin, il se sent bancal face à l’aisance hexagonale: «Je me cogne, tout le temps, partout où je passe. Je me heurte avec une force aveugle, je saigne. […] Je suis un éléphant dans un univers en porcelaine peuplé de gens polis et souples qui se déplacent avec une remarquable aisance entre ses pièges.» Comment, à un cours de français, il avoue naïvement son objectif: le Goncourt, sinon rien. Et comment il déclare que l’écriture sera sa TCC, thérapie cognitivo-comportementale, lui qui souffre d’un ESPT, un état de stress post-traumatique, ainsi diagnostiqué par un médecin jargonnant…

Eternel inadapté

Dans Manuel d’exil paru en 2016, Velibor Čolić ne cherche pas à enjoliver les choses. Au contraire, l’écrivain bosniaque raconte avec placidité et beaucoup d’humour les étapes souvent peu glorieuses de son intégration. L’apprentissage du français, les flirts et les leurres amoureux, son corps qu’il maltraite à coups d’alcool et de malbouffe, son emménagement à Strasbourg où il rejoint enfin le gotha des écrivains européens et cette quête, première et ultime: écrire le roman définitif qui fera de lui une sommité littéraire.

Il parle peu de la guerre. Quelques images fortes, le sang noir qui jaillit d’une plaie, la petite Tsigane abattue d’un tir de sniper. Il préfère la recherche d’une vérité fragile aux exploits virils. Et toujours, cette sensation de déborder. «Je veux, maladroitement mais sans retenue, être un autre homme. Plus beau, plus intelligent, calme, apaisé… Mais rien n’est à ma taille, rien n’est à moi – ni les valises encore moins les vêtements. Rien n’est vraiment choisi par moi. Je suis un mannequin de seconde main.»

Jean-Quentin, ami de dérive

Cette langue qui se dénude et fouette son destin convient bien à Jean-Quentin Châtelain. Lui aussi ne craint pas d’aller loin dans une intimité chavirée, dans un état poétique où le naufrage fait office d’ancrage. Comédien fétiche de Claude Régy, le Genevois dérive à l’infini et sa voix, litanie haut perchée, évoque parfaitement ce sentiment de perpétuelle étrangeté. «Vous êtes d’un pays, d’une ville, d’un quartier, vous? Moi je suis un passager éternel, un peu ici, un peu là, et parfois très las», semble-t-il sourire en regardant le public.

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Maya Bösch connaît bien Jean-Quentin Châtelain. Elle l’a dirigé dans Riss/Fêlure/Crepa, un film tourné dans Gibellina, ville fantôme de Sicile que la Genevoise d’adoption a scrutée avec d’autres artistes dans Explosion of Memories, puissante proposition au Commun et au Centre genevois de la photographie, il y a quatre ans. Depuis, la metteuse en scène rêvait de retravailler avec ce chaman des plateaux. Grâce à ce récit d’intégration chaotique, c’est chose faite et les retrouvailles nous emmènent très loin.


Manuel d’exil, Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 3 octobre. Du 15 au 22 décembre, au Théâtre Vidy-Lausanne