Critique: «Shitz» à la Comédie de Genève

Le génie comique et désagréable de Hanokh Levin à la Comédie

Les bonnes pièces sont souvent désagréables de prime abord. Elles ne vous donnent pas ce que vous attendez. Les personnages n’inspirent aucune sympathie; l’auteur paraît ressasser ses obsessions; la pâte semble lourde. Or soudain vous réalisez que vous étiez dans l’erreur, que le texte a plus de ressources que vous ne pensiez, que ce que vous preniez pour une obsession est une vision – d’une société donnée, d’un rapport à soi et à l’histoire. A la Comédie de Genève, Shitz de l’écrivain israélien Hanokh Levin fait cet effet. On admire certes le talent de quatre comédiens formidables dans la composition, dirigés d’une main experte par leur metteur en scène Hervé Loichemol. Mais on reste longtemps froid jusqu’à ce qu’Hanokh Levin nous prenne à revers. A ce moment-là, on est sous le coup, estomaqué par l’intelligence dramatique de cette œuvre.

Pourquoi Shitz fait-il ce genre d’effet? Il y a d’abord le dispositif choisi par Hervé Loichemol, séducteur et distant à la fois, fidèle à l’esprit d’un auteur à succès qui, jusqu’à son décès en 1999, excellait dans la satire. Le spectateur est invité à s’attabler, comme au cabaret, et à boire son verre de rouge. Devant lui, la scène se déploie en un long couloir sur lequel veille une boule à facettes, comme dans une discothèque. Fièvre du dimanche soir? On y est, justement.

Tenez, juste en face, Brigitte Rosset dans un tailleur pétant. Dans la peau de Shpratzi, la fille des Shitz, elle transpire les chips et les sodas sur le divan rance de l’appartement familial. Mais elle tient sa revanche. Une crinière de gladiateur s’avance vers elle – l’acteur Ahmed Belbachir. Ses épaules, son port de tête, tout indique qu’il en a vu d’autres, des belles et des laides et qu’il n’est pas regardant sur la marchandise. Elle: «Je vous plais?» Lui: «Oui.» Elle: «Ce que je veux, c’est toi une fois pour toutes.» Ils s’embrassent. Leurs baisers sentent le hareng. Et la frite. Ce couple est poisseux.

Mais si Shitz désarçonne avant de secouer, c’est aussi une affaire de stratégie d’écriture. Levin avance masqué: un air de sitcom avant la déchirure de la guerre. Avec une première salve domestique. Le goujat veut bien épouser sa sirène, mais à condition que le père la dote richement. Le patriarche se cabre; mais son futur gendre menace de renoncer aux épousailles. Le gredin arrache la victoire. Shpratzi est à lui, ainsi qu’une partie de la fortune des Shitz. Le vieux Shitz aura bientôt la tête dans la cuvette et ce n’est pas une image. Voyez-le, Michel Kullmann, saisissant en père châtré, abandonné qui plus est par son épouse – Camille Figuereo, la finesse même.

Le talent d’Hanokh Levin est là: suggérer que cette guerre, de générations et de sexes, est le prolongement et la conséquence d’une autre, celle qui met aux prises Israël et ses voisins arabes. Le beau-fils est mobilisé. Il revient, mais en morceaux et dans une malle. Devant cette boîte, Brigitte Rosset n’est plus Shpratzi, mais une fille en colère contre une patrie qui dévore ses enfants. Ses mots frappent; et ses habits de farce tombent autour d’elle, comme pour mieux mettre à nu ce pacte maléfique qu’Israël paraît avoir conclu avec ses morts. En patriarche, Michel Kullmann dit: «Je bouffe des morts.» Les auteurs marquants sont souvent désagréables. Ils font hoqueter. On rit, puis on s’étouffe.

Shitz, Comédie de Genève, jusqu’au 16 février; loc. 022 320 50 00.