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Valery Gergiev: «Je n’étais pas un enfant prodige. Je devais travailler, répéter mais, à cause de ces défauts, de ces manquements en tant que virtuose, je devais me concentrer sur la musique.»
© Alexander Shapunov

Musique

Le génie Gergiev, avec ou sans baguette

Nouveau directeur du Verbier Festival Orchestra, le Russe à l’agenda planétaire est très attendu pour le concert d’ouverture du 19 juillet. Rencontre avec l’un des plus grands chefs en activité, lors d’une escale à Paris

Son agenda est surchargé. On l’attend dans le lobby de l’hôtel Le Bristol, à Paris, établissement très chic où il faut compter près de 15 euros pour un thé au jasmin. Il arrive, soudainement, le visage perlant de sueur, barbe et mèche rabattue sur le côté, chemise blanche ample, entouré de proches qui le surveillent comme la prunelle de leurs yeux.

Un tsar? La formule est galvaudée. Valery Gergiev est le chef d’orchestre russe le plus célèbre de sa génération. Il règne sur un vaste empire, le Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg et une salle de concert de 1100 places. Tout cela dans la ville même où il a terminé ses études et fait ses armes de chef d’orchestre.

Toujours sur la brèche, au service de sa passion

A Saint-Pétersbourg, il dirige aussi le festival les Nuits blanches – qui se déroule de début juin à mi-juillet, lorsque le soleil brille matin et soir – et enchaîne avec Baden-Baden, Salzbourg ou le Festival d’Edimbourg, dont il est le président honoraire. Depuis 2015, il est directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Munich. Il voyage comme le PDG d’une grande multinationale. Et le voici promu nouveau directeur musical du Verbier Festival Orchestra, où il succède à Charles Dutoit, en poste de 2009 à 2017.

Une discographie gigantesque, tout l’opéra russe, des cycles de symphonies et de concertos qu’il promène dans le monde entier, des affinités musicales avec des virtuoses de diverses générations – Daniil Trifonov, Denis Matsuev, etc. Gergiev est toujours sur la brèche, au service de sa passion, de sa nation aussi, voir ses accointances avec Vladimir Poutine. Du reste, il a l’œil rivé sur son téléphone portable pour répondre à des SMS. Mais sitôt que la conversation commence, il est entièrement à vous.

Le Temps: Comment êtes-vous devenu chef d’orchestre?

Valery Gergiev: Vous savez, je n’ai jamais pensé faire carrière ou devenir célèbre. A 8 ou 9 ans, je jouais du piano, quand mon premier professeur, Zarema Lolaeva, a commencé à me parler de direction d’orchestre. Allez savoir pourquoi! Elle ne cessait de me dire: «Tu vas devenir un chef d’orchestre.»

A-t-elle senti que vous aviez un talent pour ça?

Peut-être que j’étais un peu trop sérieux quand je jouais du piano. Pour moi, ce n’était pas un divertissement: je voulais trouver les bonnes sonorités, le bon toucher correspondant à la musique que je jouais. J’étais très préoccupé par ça. Je cherchais des réponses déjà à l’âge de 10 ans.

Vous aviez des facilités pour le piano?

Certains enfants prodiges n’ont même pas besoin de se chauffer les doigts pour pouvoir jouer. Moi, je n’étais pas un enfant prodige. Je devais travailler, répéter mais, à cause de ces défauts, de ces manquements en tant que virtuose, je devais me concentrer sur la musique. Quand j’ai eu 14 ans, mon père est décédé de manière inattendue, il avait 49 ans. Ce fut le plus grand choc de ma vie.

Comment avez-vous réagi?

Ça a été un moment décisif. A partir de là, je me suis complètement focalisé sur la musique. Je ne voyais rien d’autre pour l’avenir. Je me suis mis à jouer Beethoven. Je jouais deux ou trois sonates, des variations.

Pourquoi Beethoven?

Les pianistes vous diront que c’est élémentaire de jouer Beethoven mais, pour un musicien, c’est une mine d’apprentissage. Vu l’état émotionnel dans lequel j’étais après le décès de mon père, Beethoven est devenu mon meilleur ami. C’est Beethoven qui m’a amené à la direction d’orchestre quand j’avais 15 ans. Beethoven organise votre pensée, vous mobilise entièrement; vous devenez un puissant vecteur d’énergie, du point de vue du rythme, de la structure. Si vous ne comprenez pas Beethoven, il est inutile de vouloir entrer dans ce territoire de la direction d’orchestre.

Qui vous a formé à la direction d’orchestre?

Anatoly Briskin, qui vivait dans ma ville natale de Vladikavkaz. Il était directeur d’opéra. Il m’a expliqué la différence entre Beethoven et Brahms, ce qu’il faut rechercher dans la musique de Chostakovitch, de Prokofiev, de Stravinski. Je jouais au piano les symphonies de Mozart à partir des partitions d’orchestre – et non pas de réductions pour piano. Il y a tant d’instruments sur les portées: ce n’est pas facile! Pour moi, c’était comme entrer dans une jungle.

A partir de là, vous avez évolué vers le répertoire opératique?

A l’époque, je voulais encore être pianiste, éventuellement chef d’orchestre. Mes premiers essais face à un orchestre au Conservatoire de Leningrad étaient concluants. Les professeurs, y compris le président de l’école, ne voulaient pas que je fasse du piano: ils ont dit qu’ils avaient besoin d’un gars comme moi pour être chef d’orchestre. Ça m’a contrarié, je jouais déjà du piano avec des orchestres! J’ai compris qu’ils avaient raison. J’ai fini par donner la priorité à la direction d’orchestre.

Vous avez fait alors votre chemin au Théâtre Mariinsky. Quels sont les chefs que vous avez rencontrés en dehors de l’URSS?

Herbert von Karajan. J’aurais souhaité pouvoir passer plus de temps avec lui – j’avais d’ailleurs gagné le concours Karajan à Berlin en 1977. Avec Lenny Bernstein, nous avons partagé de passionnantes conversations sur la musique russe vis-à-vis de la musique européenne. C’était une personnalité très émotionnelle, et je suis reconnaissant qu’il ait passé du temps avec une personne aussi insignifiante que moi en 1988! A l’époque, je venais d’être élu directeur musical du Théâtre Mariinsky par les membres de l’orchestre, les chanteurs, les chœurs et le ballet.

Et vous avez rencontré de grands pianistes comme Sviatoslav Richter…

J’ai parlé avec lui de choses que je n’oublierai jamais. Il m’a encouragé à diriger Parsifal, de Wagner. J’étais un peu sceptique de le faire immédiatement après l’effondrement de l’Union soviétique, parce que pour des raisons politiques, historiques, cet opéra de Wagner – en langue allemande n’avait jamais été donné en Russie. Nous l’avons fait en 1997. Il m’a aussi exhorté à diriger Semyon Kotko, de Prokofiev, la Cantate pour le 20e anniversaire de la Révolution d’octobre et Zdravitsa [des œuvres soviétiques au caractère propagandiste, ndlr] ou encore l’opéra L’enchanteresse, de Tchaïkovski. Personne ne dirigeait alors ce répertoire en Russie.

Comment avez-vous rencontré Martin Engstroem, directeur du Verbier Festival?

Je l’ai connu quand il travaillait pour Deutsche Grammophon. Moi-même, je faisais des disques pour Philips à l’époque, avant de créer The Mariinsky Label. J’ai invité Martin à siéger dans le jury du Concours Tchaïkovski, dont je suis le président, en 2011 et 2015.

Il avait signé à l’époque sur Deutsche Grammophon Anna Netrebko, qui était issue du Théâtre Mariinsky…

Tous ces chanteurs devenus célèbres: Anna Netrebko, Olga Borodina, Ildar Abdrazakov, Mikhaïl Petrenko, Evgeny Nikitin, ou même le regretté Dmitri Hvorostovsky antérieurement, sont issus du Mariinsky. Je les ai coachés, formés. Je pourrais dire – en plaisantant un peu – que j’ai été leur papa!

Quel répertoire choisissez-vous pour le Verbier Festival Orchestra?

L’essentiel, c’est d’apporter des contrastes. Aucun orchestre au monde n’aime faire le même répertoire. A Verbier, nous avons fait Wagner, Salomé, de Strauss et, cette année, nous ferons Adriana Lecouvreur, de Francesco Cilea, qui est une rareté.

Vous dirigerez avec une baguette ou à mains nues?

Ça dépend. Ce soir, avec une baguette, mais c’est très plaisant de le faire sans aussi. Essayez vous-même!


Valery Gergiev et le Verbier Festival Orchestra avec divers solistes. Les 19 et 26 juillet au Verbier Festival.

Valery Gergiev et l’Orchestre du Théâtre Mariinsky, avec Denis Matsuev et Daniel Lozakovich. Les 24 et 25 août au Gstaad Menuhin Festival.

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