Livres

Le génie des langues à travers leurs expressions

Comment dit-on «couper les cheveux en quatre» en russe, en chinois ou en arabe? Le Chaux-de-Fonnier Jean-Pierre Bregnard a compilé, traduit et mis en regard les expressions françaises et celles de quinze autres langues

A une époque encline à dresser des murs, Jean-Pierre Bregnard déploie le pont des multiples expressions qui, entre les langues et les cultures, disent, de manière souvent savoureuse, quelque chose de notre commune humanité. Il ne s’agit pas d’un pont jeté là, à toute vitesse, mais d’une patiente et rigoureuse construction qui a pris treize années de la vie de son auteur. Jean-Pierre Bregnard n’est pas linguiste et n’en prend pas la pose, mais il le devient en quelque sorte par passion.

Sa démarche ne s’inscrit pas dans une perspective scientifique mais philosophique, humaniste: débusquer, à travers les expressions idiomatiques, des équivalences, ou quasi-équivalences, dans une quinzaine de langues du monde. Elles sont classées selon «leur intention de décrire des situations récurrentes rencontrées dans notre monde».

Notre condition humaine

Pour délimiter le champ de son investigation, le linguiste s’est concentré sur des expressions qui rendent compte de notre condition humaine en tout temps et en tout lieu. Bregnard définit et développe ce concept dans une introduction. Le fruit de ses recherches représente une somme de près de 7000 expressions. Quelque 300 contextes sont définis sous diverses «étiquettes» englobant toutes sortes de nuances. Outre cette approche thématique, un index alphabétique (par mots-clés) permet de trouver rapidement les expressions françaises.

Pour donner une idée précise, prenons l’étiquette «promettre quelque chose que l’on ne pourra pas tenir, ou difficilement». Le livre recense quatre expressions en français, dont «promettre la lune», puis fournit des équivalences en espagnol, en allemand, en portugais, en italien, en russe, en grec, en roumain, en néerlandais, en japonais, en anglais et en vietnamien, soit onze langues; si le chinois, l’hindi, l’arabe et le roumain n’apparaissent pas, c’est que l’expression y est mot pour mot identique ou peu s’en faut.

Travail de Titan

Avant traduction, les expressions sont chaque fois déclinées dans leur graphie originelle. Quand le français «tâte le terrain», le russe «lance la canne à pêche» et le chinois «scrute les soupirs». Autre exemple, sous l’étiquette «Etre aguerri-e, ne pas être naïf-ve», si le francophone «n’est pas né d’hier», ou «de la dernière pluie», l’Italien «a du sel dans la citrouille», le Roumain «a été graissé par tous les onguents», l’Espagnol «n’est pas tombé du nid», le Russe «s’est usé les dents», alors que l’Arabe «est un loup qui se connaît», que le Grec «n’a pas mangé du foin» et que l’Indien «n’a pas fait ses cheveux gris au soleil»… On imagine le travail de Titan, et de fourmi, requis par une telle entreprise. Le résultat est un magnifique hommage à l’invention verbale universelle, de nature à nous faire toucher par le cœur et par l’esprit nos frères humains plus ou moins proches et lointains.

Lire aussi: Ces expressions régionales dont les Romands sont fiers

Une curiosité et un engagement peu communs

Ecrivain rare (il a publié deux romans chez Zoé, On disait en 1990, Le fil qui chante en 2002, et NE en 2006 dans la collection Lieu et Temps éditée par D’autre part), le Chaux-de-Fonnier Jean-Pierre Bregnard se définit lui-même comme un touche-à-tout qui acquiert des compétences au fil de ses passions: philosophie, inventions, écriture. Deux brevets témoignent de son passé d’inventeur – un pédalier offrant une meilleure efficacité et un appareil simple et peu coûteux contre les apnées du sommeil. «Expressions» du monde est le fruit d’une curiosité et d’un engagement peu communs. L’auteur lève le voile sur la genèse et la réalisation de ce travail ambitieux.

Le Temps: Un seul homme pour un tel livre, cela paraît incroyable. Comment cela a-t-il été possible?

Jean-Pierre Bregnard: Au départ, je pensais partir pour une investigation de deux ou trois ans. Cela m’a pris treize ans J’ai commencé par me documenter, lire des ouvrages de linguistique, et tout en menant cette démarche j’ai cherché des personnes bilingues dans quinze langues, couvrant l’Orient, l’Occident et la culture arabe, par l’intermédiaire du bureau neuchâtelois du Délégué aux étrangers. Une vingtaine de personnes bénévoles ont manifesté leur intérêt. Sans elles, ce livre n’aurait pas été possible. Une dizaine d’autres personnes, non bénévoles, ont supervisé le tout.

– Comment le projet d’écrire ce livre est-il né?

– Une telle idée est sans doute venue à beaucoup de gens. La variété et la saveur des expressions m’ont toujours intrigué. Je pensais qu’il existait un grand nombre de livres partant du français et recensant des expressions bilingues. C’est le cas pour certaines langues comme l’allemand, l’anglais, le roumain, ou même le chinois, mais c’est rare, voire inexistant, dans d’autres langues, pas seulement «lointaines», comme l’italien par exemple! Je me suis pris au jeu, j’ai défini une structure, un canevas, et cela m’a passionné et amusé. Au début, je pensais à vingt langues, mais je suis aujourd’hui satisfait d’être parvenu à bon port avec quinze. Il n’existe pas d'autre livre qui offre autant de résonances expressives équivalentes à notre condition humaine.

Lire aussi: Alain Rey: «Les mots sont des accumulateurs d’énergie»


Jean-Pierre Bregnard, «"Expressions" du monde. L’humour des langues face à notre condition», L’Age d’Homme, 396 p.

Publicité