Lorsque Emmanuel Macron prend la parole, le 1er mai 2019, pour lancer le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, les murs du château du Clos-Lucé résonnent, à Amboise, de l’irritation des journalistes transalpins. Venus avec le président Sergio Mattarella, ceux-ci ne prisent guère le titre de «génie franco-italien» décerné au père de La Joconde par la presse hexagonale. Et pourtant: vu de France, l’éternel artiste-voyageur que fut l’immense Léonard sera toujours plus qu’un maître invité, au début de l’année 1515, par le très jeune François Ier, sacré roi le 25 janvier à Reims.

«A travers François Ier, la dynastie des Valois adopte Léonard», explique Joséphine Bindé dans le hors-série du magazine Beaux-Arts publié à l’occasion de l’actuelle exposition parisienne. «En plaçant l’homme au centre de l’univers, il préfigure ce que sera, un siècle et demi plus tard, l’esprit des Lumières.»

Le vol de «La Joconde»

Léonard, un génie français? Au Clos-Lucé d’Amboise, où il mourut le 2 mai 1519 à 67 ans, sur les bords de la Loire, la formule ne choque pas les visiteurs, malgré les rappels historiques précis de son enfance toscane, puis de ses voyages à Rome, Venise, Milan ou Mantoue. Car Léonard est ici, de longue date, une figure érigée en symbole. Une sorte de père artistique de la nation.

Jugez plutôt: le 22 août 1911, La Joconde est volée au Musée du Louvre. Un deuil culturel national s’ensuit, avec ce qu’il faut de soupçons rocambolesques. Obligé de démissionner, le directeur du Louvre Théophile Homolle pointe de possibles responsabilités chez les poètes et peintres bohèmes que sont… Apollinaire et Picasso. La responsabilité des espions du Kaiser, l’empereur d’Allemagne, est aussi évoquée. La Société des amis du Louvre et le grand journal L’Illustration lancent, moyennant finances et promesses de récompense, une véritable chasse à l’homme pour retrouver l’auteur du kidnapping de Monna Lisa.

Jusqu’à ce qu’éclate deux ans plus tard la vérité: la toile n’a pas été volée par un peintre jaloux… mais par un vitrier italien qui travaillait dans le musée, Vincenzo Peruggia, pris la main dans le sac en tentant de la revendre à un marchand d’art florentin. Scandale! La presse transalpine loue ce héros national tandis que la IIIe République insiste sur le legs de La Joconde à la France par Léonard, puisqu’il la transporta avec lui lors de son périple de 1516 à travers les Alpes!

Victoire à Marignan

Bis repetita quelques années plus tard, pour la célébration du 400e anniversaire de la mort du génie, le 2 mai 1919. Quelques mois plus tôt, la Grande Guerre s’est achevée laissant derrière elle ses 18 millions de morts militaires et civils. Les balafres des tranchées trouent la terre française à une centaine de kilomètres de Paris. Propriété de Louise de Savoie, le Clos-Lucé (autrefois manoir du Cloux), comme les châteaux voisins de Blois ou de Chenonceaux, a été transformé en hôpital pour les soldats revenus du front. Mais sur les murs, des reproductions des toiles de Léonard apaisent les blessures et les douleurs. L’historiographie française n’oublie pas que Léonard de Vinci, arrivé à la cour de François Ier au printemps 1516, y fut d’abord convié pour nourrir la légende de ce jeune souverain auréolé de sa victoire à Marignan sur le duché de Milan, défendu par les Suisses.

Un sentiment filial naît chez le monarque, qu’une fameuse toile d’Ingres, peinte en 1818, représente au chevet du maître mourant. L’analogie est cristalline. François Ier fut le premier roi de France à vaincre en Italie. Trois siècles plus tard, Bonaparte, devenu l’empereur Napoléon, a fait de même. «Léonard, de son vivant, légitime la dynastie et assouvit la soif de grandeur du roi. Une fois disparu, ses œuvres poursuivent sa tâche», analyse l’historienne Sophie Flouquet.

Décorum royal

Le rapport de Léonard de Vinci avec la France se double d’un non-dit: la relation financière entre François Ier et son artiste favori. En 1516, sitôt achevée sa rocambolesque traversée des Alpes, l’artiste reçoit mille «écus soleil», une pension inégalée. Mieux: ce monarque passionné de chasse lui confie la création d’une nouvelle villégiature près de Romorantin, en Sologne, avant de solliciter son expertise pour la construction du château de Chambord. De Vinci n’est plus seulement un peintre. Il est l’homme qui façonne le décorum royal, son architecte en chef, son génie bâtisseur.

«Le personnage de François Ier que les Français connaissent aujourd’hui est celui dont Léonard a bâti la légende. Sans lui, le vainqueur de Marignan n’aurait jamais réussi à égaler le prestige de son grand rival d’alors: l’empereur Charles Quint», écrivait, en 2016, le romancier Gonzague Saint Bris, dont la famille avait acheté le Clos-Lucé en 1854… alors que plus une trace de la présence lointaine de Léonard n’y figurait, en raison des pillages commis à la Révolution. Un mythe si fécond – et si français – qu’un des premiers groupes de travaux publics du pays, également concessionnaire d’autoroutes et d’aéroports, porte depuis 2001 le nom du maître de Florence!


Le Sentier de Léonard, en passant par la Suisse

Un itinéraire pédestre parcourt l’ancien duché de Milan, retraçant un riche patrimoine légué par le génie florentin.

Conçu à l’occasion du 500e anniversaire de la mort de l’artiste, le Sentier de Léonard est un projet touristique et culturel «lent et durable». Créé à l’initiative de l’association Il Cammino di Sant’Agostino sur le territoire de l’ancien duché de Milan, il consiste en un circuit historique de 540 km, construit au fil des siècles pour répondre aux besoins des populations locales, à parcourir en vingt-six jours à pied.

Partant et arrivant à Milan, il relie la Lombardie, le Tessin et les Grisons, connectés de diverses manières à la mémoire du génie italien. On y découvre plus de 50 lieux historiques directement liés à l’artiste, cinq sites classés par l’Unesco, une trentaine de châteaux médiévaux Visconti-Sforza, en passant notamment par San Bernardino, Lostallo, Bellinzone et Lugano en Suisse.

Le grand maître aurait entretenu des liens étroits avec le territoire suisse italien, non seulement parce qu’il faisait partie du duché de Milan, où il a passé de nombreuses années, mais aussi en raison de l’héritage qu’il y a laissé.

L’œuvre la plus fameuse qui lui est attribuée est le Rivellino de Locarno, une structure militaire de 1507 qui fait partie du château Visconti, lequel existe encore à l’insu de nombreux Tessinois. Parmi les autres reliques, on rencontre une copie de La Cène du maître par son élève Cesare da Sesto à Ponte Capriasca et la représentation de la Passion du Christ par un autre disciple, Bernardino Luini, à l’église Santa Maria degli Angeli à Lugano.