Pour Mathieu da Vinha, Versailles est tout sauf une fiction télévisée. Conseiller de la chaîne Canal Plus, cet historien de 39 ans, spécialiste de Louis XIV, officie chaque jour dans les couloirs du château dont il dirige le centre de recherche. Retour avec lui sur les traces d’un souverain mégalomane, qui hante la mémoire républicaine française.

Lire également : «Versailles», série TV, royale fiction

Les fastes de Versailles sont un formidable décor pour une série télévisée. Mais qu’avez-vous donné comme conseil aux scénaristes à propos de Louis XIV? Comment leur avez-vous suggéré de camper ce souverain français d’exception?

Mathieu Da Vinha: Le comprendre, c’est d’abord accepter sa mégalomanie. Dès sa naissance, Louis XIV est un monarque public, et son génie est de le rester tout au long de son règne. La série de Canal Plus se concentre sur les années 1667-1670. Louis XIV a alors la trentaine. Il se montre de façon permanente. Il crée Versailles car il ne pouvait pas exister au Louvre, ce palais dont les codes lui échappaient. Puis il utilise ce fabuleux décor comme l’enveloppe d’un règne totalement différent des précédents. Louis XIV a, dès sa prime jeunesse, le culte de la gloire et de sa propre personne. Il applique à la lettre les consignes de sa grand-mère Marie de Médicis. «Votre cour, lui avait-elle écrit, réglera vos pas». C’est ce qu’il fait. Y compris lorsqu’à prés de 50 ans, en 1686, ses problèmes de fistule anale rendent tous ses déplacements horriblement douloureux. A ceux qui lui recommandent de ne pas se montrer, il assène: «Nous nous devons tout entier au public».


Il se livre, en fait, à une formidable opération de propagande monarchique…
Il incarne le pouvoir royal, dans la lignée de Saint-Louis. Il comprend tous les codes de la communication moderne et profite de la formidable adéquation entre sa personne et la France de l’époque. Le pays est riche. Il est le plus peuplé d’Europe. La France nourrit, au moment de son règne, un énorme besoin de fierté qu’il va savoir canaliser au profit de sa conception de la monarchie absolue.


Que représentent Versailles et ses fastes pour lui?
Versailles est un miroir tendu à la France, à ses ennemis, au monde. Il faut savoir que le palais est ouvert au public. N’importe qui, bien sûr, ne peut pas y pénétrer. Mais si vous possédez un certain rang, et si vous êtes bien habillé, les portes de Versailles vous sont ouvertes. On pouvait se promener presque partout. Des guides étaient même édités pour cela. Ils indiquaient par exemple qu’il était interdit de cracher dans l’enceinte du palais, ou qu’on ne devait pas s’appuyer sur les meubles. On pouvait même accéder à la chambre du Roi si l’on connaît l’un des gardes suisses chargés d’en protéger l’entrée. Une centaine d’entre eux était présente en permanence lors du lever ou du repas du Roi. Louis XIV incarne la monarchie d’une façon radicalement différente des Bourbons d’Espagne, qui vivent totalement cachés, ou des Habsbourg, confinés dans les palais de Vienne par une étiquette très stricte.


Les fêtes et le faste de Versailles servent aussi sa cause?
Louis XIV utilise les fêtes données à Versailles comme une tactique. Il tient le peuple par les divertissements et les utilise comme une formidable caisse de résonance. Ouverte au public, la grande fête de juillet 1668 pour célébrer la paix, marque un paroxysme. Parallèlement, le génie de ce monarque absolu entouré d’une cour sans pareil en Europe est de s’entourer de ministres professionnels et d’instaurer, au sein de Versailles, une sorte de méritocratie. Il fait confiance à des gens de talent, comme Colbert, y compris parce qu’il peut les renvoyer plus facilement que les membres des grandes familles aristocratiques. En contrepartie de leur fabuleuse ascension sociale, ces derniers le servent bien parce qu’ils lui doivent tout. Ce système sera mis en place à la fin du 18ème siècle, avec l’émergence de la bourgeoisie qui, pour prospérer, n’a plus besoin de rester à l’ombre de la monarchie.


La Cour, où se nouent les pires intrigues pour plaire au Roi, n’est donc pas le lieu principal du pouvoir royal?
La Cour concentre les richesses et les titres, mais elle n’a que peu d’influence politique. Il arrive, bien sûr, que certains dignitaires ou femmes d’exception aient une influence déterminante sur le monarque. C’est le cas de Madame de Maintenon dont l’influence, à la fin du règne, sera déterminante dans la révocation de l’édit de Nantes, entraînant une fuite massive des protestants et des capitaux. L’envers de Versailles, de ses fastes et de la grandeur publique de Louis XIV, c’est qu’il ne gère pas son royaume. Il le laisse vivre à crédit. Il a beaucoup de mal, lorsqu’il s’y intéresse, à savoir ce qu’il y a dans les caisses. D’où l’institution d’un conseil quotidien des finances qui lui permettra de mieux savoir ce qui se passe. L’autre rôle de la Cour, à Versailles, est de fournir le Roi en informations. Son lieutenant général de police, Gabriel de la Reynie, crée une sorte de police secrète et utilise les gardes suisses comme espions. Ces derniers errent dans la ville. Ils écoutent ce qui se passe, puis ils rapportent. Louis XIV adore être informé de tout.


L’on décrit souvent le système présidentiel français comme une «monarchie républicaine». Louis XIV y est pour quelque chose?
Louis XIV est sans doute le seul monarque à occuper une telle place dans l’histoire de France, avec Napoléon. Il a, comme l’Empereur, légué à la France des institutions civiles qui existent toujours, comme l’Académie de musique, l’Académie des sciences, les manufactures royales. Quel plus bel écrin du luxe à la Française que Versailles? Et Louis XIV, c’est aussi Molière qui en plus d’être homme de théâtre, avait hérité de son père de la charge de tapissier du roi, et devait faire son lit trois mois par an. Or il n’a jamais abandonné cette charge, car elle lui donnait un accès direct au souverain. Ce lien si spécial tissé avec les Français a perduré. La monarchie à la Française, c’est d’abord et avant tout Louis XIV. 

A lire, de Mathieu da Vinha: «Au service du roi, dans les coulisses de Versailles «(Ed. Tallandier), «Versailles, enquète historique «(Ed. Tallandier) et «Versailles, histoire et dictionnaire «(Ed. Robert Laffont)