Dans l’Angleterre du XIXe siècle, Anne Lister (1791-1840) était en haut de l’échelle. Membre d’une famille de propriétaires terriens à Halifax, dans le Yorkshire, héritière du domaine de Shibden Hall (une belle demeure à colombages qui se visite encore aujourd’hui), elle avait tout pour briller en société. Sauf qu’Anne y faisait figure… d’alien: là où les dames portaient des robes à corbeilles et des avalanches de rubans, cet esprit rebelle préférait les gilets et les hauts-de-forme. Noirs, de préférence. Et plutôt qu’inviter pour le thé, elle menait son petit monde (et le business familial) à la baguette. Pour ces qualités habituellement attribuées aux hommes, les gens du coin la surnommaient Gentleman Jack.

Autre détail: Anne Lister aimait les femmes. On le sait parce qu’elle a consigné toute sa vie dans un journal, y compris ses aventures lesbiennes – pour ces parties-là, elle utilisait un code secret, fait de chiffres et de symboles. En tout, quelque 4 millions de mots déchiffrés peu après sa mort par un descendant de la famille. Mais contrairement à ce que l’on imagine, Anne ne s’est pas cachée éternellement: elle a fini sa vie aux côtés d’une Miss Ann Walker, leur union célébrée comme un quasi-mariage (avec alliances!) par une église incroyablement progressiste. Un pied de nez à son époque qui vaudra à Lister le titre de «première lesbienne moderne».

Instinct d’entrepreneuse

Les Britanniques ayant un faible (et un talent certain) pour les drames d’époque, ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne tirent de ce personnage un film ou une série. C’est finalement la scénariste et réalisatrice Sally Wainwright qui s’en est emparée. Produite par HBO, diffusée l’an dernier sur BBC One puis sur OCS City, Gentleman Jack a débarqué il y a peu sur la RTS à hauteur de deux épisodes chaque lundi (choix judicieux de la chaîne, même si on peine à faire sens de l’heure tardive et du logo orange).

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On rencontre donc Anne Lister en 1832, la petite quarantaine, conduisant d’une main de maître la calèche la ramenant à Shibden Hall après l’un de ses nombreux voyages. Bien qu’elle ne le montre pas, Anne est dévastée: sa précédente «compagne» (terme utilisé pour qualifier sa relation avec une autre femme sans éveiller les soupçons) l’a quittée pour un époux bien comme il faut. Flash-back déchirants de leur séparation.

Son instinct d’entrepreneuse la requinque: la voilà déterminée à reprendre en main les terres de son oncle, en particulier une mine de charbon qui commence à faire loucher les investisseurs. Il faut la voir dévaler les chemins de campagne pour récolter les loyers, négocier des prix sans sourciller, son assurance frisant l’arrogance. Suranne Jones (déjà remarquable dans Dr Foster) est parfaite en Anne fringante et empressée, rembarrant sa bécasse de sœur (Gemma Whelan, Game of Thrones), manquant parfois de tact et d’empathie.

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Quatrième mur

Ce qui frappe dans Gentleman Jack, c’est qu’Anne, loin de la figure de la lesbienne refoulée, est à l’aise avec elle-même et son objectif de vie, très prosaïque: trouver une partenaire. Lorsque sa tante (la seule dans la confidence) lui rappelle que les gens peuvent être cruels envers ceux et celles qui sortent de la norme, elle rétorque: «Si on veut vraiment être comblé, on doit prendre le risque d’être blessé.» Et elle en prendra, des risques, avec Ann Walker (Sophie Rundle, vue dans Peaky Blinders ou Bodyguard), une jeune voisine tombée raide sous son charme. Les deux femmes entament une aventure, puis une histoire d’amour. On la regarde éclore avec délice. Mais le scandale éclatera-t-il?

L’expertise British se confirme ici: costumes impeccables, dialogues piquants, bande originale galopante. Etait-ce pour se donner un genre à la Fleabag qu’Anne brise de temps à autre le quatrième mur, jetant des regards entendus à la caméra? Une coquetterie superflue, l’effronterie du personnage transparaissait déjà. On regrette par ailleurs que les histoires secondaires (la grossesse de sa domestique, par exemple) ne soient aussi captivantes que le duo principal, comme si la vie d’Anne était trop riche, trop fascinante pour s’encombrer de telles anecdotes. Malgré tout, la série met en lumière et avec goût un destin extraordinaire, transgressif, impensable même. Rien que pour ça, elle mérite qu’on s’y attarde.


«Gentleman Jack», série en huit épisodes de 55 minutes. Diffusée les lundis soir dès 22h30 sur la RTS et disponible en replay sur Rts.ch/play/tv.