Dans les remerciements en marge de L’Atlas des reflets célestes, le cartographe n’oublie pas le lecteur ou le voyageur, car sans lui, «ces matériaux resteraient bruts, ne constitueraient pas un ensemble, ni un atlas ni une demeure, mais une simple somme de chapitres, de notes et de planches, entre lesquelles poussent des fougères, aux pages desquelles adhère la mousse, où languissent de tristes mots qui ne connaissent pas la floraison». Au travail donc, lecteur voyageur, pour faire fleurir les mots. L’Atlas du Serbe Goran Petrovic est un labyrinthe d’histoires enchâssées dans lequel il est facile et agréable de se perdre puis de bricoler son propre chemin. Le fil principal mène à une petite communauté, huit personnages qu’on découvre en train de démolir le toit rouge de leur maison pour s’en donner un bleu: «A la place des tuiles, ils ont mis le ciel», explique le facteur Spiridon. Une manifestation d’indépendance subversive que les autorités ne sauraient tolérer.

Entrelac borguésien

L’Atlas cartographie la vie et les amours des habitants de la maison – ces épisodes sont enrichis de notes explicatives et d’encadrés plus ou moins développés qui font référence à des documents érudits, dans un entrelacs très borgésien. Sous le toit bleu de la maison, que la pluie épargne le plus souvent, les songes se déploient dans la plus grande liberté, fleurissent, prolifèrent et se partagent. Surtout ceux de Lyslys, qui se distingue, comme tous les Lyslys, par une «persistante et parfois totale fusion avec leurs rêves, extraordinairement ébouriffés, aussi ramifiés que la frondaison d’un chêne à grappe».

Les huit membres de ce microcosme veillent les uns sur les autres avec beaucoup de sollicitude et de bienveillance. Ils consacrent leur temps à l’amour (sous toutes ses formes) ou à son attente, – car «l’attente de l’amour entrave la venue de la mort». Ils concoctent de délicieuses recettes, boivent de l’eau-de-vie d’abricots, créent des objets et des spectacles fabuleux, et se racontent des histoires. Des personnages annexes leur rendent visite ou hantent leurs rêveries. Le facteur Spiridon fait le lien avec la société globale et hostile. La tante Despina, maîtresse des miroirs, fait parfois escale entre deux voyages d’où elle rapporte des cadeaux surprenants. Sur un banc, Monsieur Polovski attend une jeune fille inconnue et se fait squatter son rêve. Les inconscients se frôlent et se fécondent! Pendant ce temps, dans les encadrés se déroulent d’autres fictions. Certaines sont dignes des Mille et Une Nuits, d’autres font penser au Dictionnaire khazar, œuvre d’un autre Serbe, Milorad Pavic.

Goût du fantastique

Ces cinquante-deux «tableaux, qui peuvent exister ou non dans le monde matériel», comme le dit Alberto Manguel dans l’avant-propos, figurent une géographie imaginaire scrupuleusement documentée et vertigineuse. Pour qualifier la prose généreuse de Goran Petrovic, on peut évoquer Borges, bien sûr, et Calvino ou même Garcia Marquez. On y retrouve le goût du fantastique savant, des listes qui défient la logique. Mais cet Atlas évoque aussi d’autres références, moins attendues – des images et des personnages tirés des chefs d’œuvre du cinéaste Miyazsaki, ou du dessinateur Claude Ponti, des univers où la frontière entre rêve et réalité est poreuse. Il n’est pas interdit non plus de lire dans la lutte des habitants pour un toit bleu, contre la loi et l’ordre, l’ombre d’une fable politique diffuse (le roman date de 1993), mais cela relève du travail du lecteur-cartographe.

Isabelle Rüf

Goran Petrovic

Atlas des reflets célestes

Traduit du serbe par Gojko Lukic

Notabilia, 320 p.