Des falaises envahies par la végétation, un chemin menant à un pont de pierre et, sous le pont, une rivière cristalline. En automne 2016, la République et Canton du Jura reçoit une toile, legs d’un industriel zurichois originaire de Delémont. Ce large tableau, nommé Paysage du Jura et représentant une nature automnale, serait né de la main de Gustave Courbet en 1872. A l’Office de la culture, on s’agite.

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Avant d’accepter ce cadeau providentiel, il fallait encore l’authentifier et en vérifier la provenance. Des analyses stylistiques, infrarouges et juridiques, coordonnées par Niklaus Manuel Güdel, directeur des Archives Jura Brüschweiler et président de la Société suisse pour l’étude de Gustave Courbet, qui prendront des mois.

Définitivement estampillé Courbet fin 2017, le tableau est exposé depuis dans le parcours permanent du Musée jurassien d’art et d’histoire (MJAH). Et n’a pas fini de faire parler de lui. Emblématique de la relation qu’entretenait Courbet avec le territoire, il a inspiré au musée une exposition sur le sujet. Et à Niklaus Manuel Güdel une publication, Gustave Courbet – Une Enquête sur le paysage, qui détaille les étapes de son investigation.

Intrigants reliefs

«Au début, je ne voyais pas grand-chose dans ce tableau, admet l’historien de l’art. Mais plus on le regarde, plus on devine une modulation des couleurs d’une qualité effarante. Cette lumière d’automne, la vibration de la végétation et ce côté terreux, humide…»

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Des reliefs mystérieux que Niklaus Manuel Güdel s’est mis en tête d’identifier, comme de nombreux citoyens jurassiens. Serait-ce la vallée du Dessoubre, les gorges du Pichoux? Ou une composition inspirée de plusieurs lieux? Un casse-tête, aussi parce que Gustave Courbet a beaucoup voyagé et peint de nombreux coins de nature, des reliefs du Doubs au littoral normand. Ce sont ces œuvres de plein air, célébrées par Cézanne ou encore par Mathis, qui ont assis la réputation de l’artiste.

Ane et vessies de porc

Gustave Courbet, le peintre et le territoire, au MJAH, explore justement les racines de cette géographie artistique. A commencer par l’attachement profond du peintre au pays de son enfance. Fils de propriétaires terriens, il passe ses jeunes années à explorer les environs d’Ornans, les cavités, les rivières. Il a tout juste 20 ans lorsqu’il peint Le Saut du Doubs (1839), célèbre chute d’eau qu’il représente sous un ciel d’automne, gris et menaçant.

On sent le regard de celui qui a observé, longuement. Et que Courbet revendique, dans une citation à l’entrée de l’exposition: «Il y a un tas d’imbéciles qui se figurent que ça se fait comme ça, un paysage! Ils prennent une boîte et ils s’en vont se poser, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre […]. Hé bien, tout ça, c’est de la blague! Pour peindre un pays, il faut le connaître.»

Lui connaît sa région par cœur et la parcourt, flanqué d’un âne nommé Gérôme qui transporte des vessies de porc (avant que les tubes de peinture ne soient inventés vers 1840). Il inventorie la Franche-Comté et la vallée de la Loue, peignant au couteau ou avec les doigts les couleurs d’automne, sa palette favorite. Son Arbre (vers 1870), fier et solidement enraciné, semble symboliser son ancrage à la terre.

Rentrer dans le paysage

Courbet n’est pas seul: au XIXe, la mode est au paysage croqué en plein air. Mais son regard bouscule les codes. «Quand d’autres s’intéressent à la lumière, aux effets atmosphériques, en peignant des paysages larges et ouverts, Courbet fait tout l’inverse, souligne Niklaus Manuel Güdel. Il recadre sur des coins d’ombres, des gouffres, des falaises, travaille la matière du paysage.»

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Plutôt que de reproduire fidèlement ce qu’il a sous les yeux, le réalisme de Courbet s’attache plutôt à décrire l’atmosphère du lieu. «Courbet propose une réelle expérience, une communion avec la nature, et nous invite à rentrer dans son œuvre», note Nathalie Fleury, directrice du MJAH. Parfois, il compose ses paysages de mémoire, rajoute une source, reprend deux vaches, mais toujours avec cette notion de point de vue.

Séduire les touristes

Réalisme intime plutôt que romantisme, voilà donc les maîtres mots de l’artiste. Il n’empêche, Courbet est malin et sait aussi plaire aux touristes. Car ce grand dépensier finance son appétit festif notamment avec des séries de tableaux représentant des lieux connus, susceptibles de séduire un public de bourgeois voyageurs.

Le pont de Nahin à Ornans, le littoral normand – dont une série de marines surprenantes, les vagues comme prêtes à nous engloutir – mais aussi le château de Chillon, que Courbet croquera à 25 reprises durant son exil en Suisse. Le point de vue qu’il privilégie, avec les Dents-du-Midi en arrière-plan, est aussi le plus courant et le plus prisé à l’époque.

Collages en hommage

On retrouve ce même massif, capturé depuis La Tour-de-Peilz, dans son puissant Grand Panorama des Alpes entamé en 1877. Une période où Courbet, endetté, malade, tente de renouveler son approche plastique pour un futur grand retour à Paris. Il décédera peu après et le Panorama restera inachevé.

Mais son rapport à la nature marquera durablement le champ artistique de son époque – Monet s’en inspirera pour ses choix de cadrages – et des suivantes. Au sous-sol du MJAH, on découvre justement deux œuvres du duo bâlois contemporain Kühne et Klein. Leurs collages, faits de fragments de cartes postales d’art, composent des fresques évoquant une vallée ou l’entrée d’une grotte. On reconnaît immédiatement la palette de Courbet et la puissance de ses muses rocheuses. Comme un hommage à celui qui savait rendre sa majesté au paysage.


A voir:«Gustave Courbet. Le peintre et le territoire», Musée jurassien d’art et d’histoire, Delémont, jusqu’au 1er mars 2020.

A lire: «Gustave Courbet – Une Enquête sur le paysage», de Niklaus Manuel Güdel, Les Presses du réel, 336 pages.