Quartiers obscurs d’une enfance perdue

> Livres Dans son nouveau roman, Patrick Modiano redessine la géographie incertaine des souvenirs

> Un alter ego de l’auteur nobelisé, l’écrivain Jean Daragane, ressort peu à peu de l’oubli une histoire qui n’est autre que la sienne

En 2005, Patrick Modiano publiait Un Pedigree, un livre qui ressemblait à ses romans, mais un ­livre autobiographique. On y découvrait une enfance poignante, où ses parents – une mère, jolie actrice flamande et indifférente, un père juif, individu plutôt louche, vivant pour partie en clandestin et s’adonnant à divers trafics sous l’Occupation et après – confiaient sans cesse, avec désinvolture, leurs enfants à des tiers quand ils n’essayaient pas plus ou moins clairement de s’en débarrasser. Une existence hachée, précaire, instable, qui devait sembler bien insaisissable à l’enfant d’alors. Devenu écrivain, Patrick Modiano ne cesse de tisser et de retisser le tissu troué de sa propre histoire.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, son dernier roman, se tient au plus près d’Un Pedigree. Le titre d’ailleurs est une recommandation bienveillante adressée à un enfant, livré à lui-même dans Paris. Le roman met en scène un écrivain, Jean Daragane, aux prises avec des gens tantôt touchants – comme cette Joséphine renommée Chantal, aux mœurs un peu interlopes mais qui semble vouloir l’aider –, tantôt équivoques, comme ce Gilles Ottolini, au ton de maître chanteur, par qui l’histoire commence.

Le passé ressurgit, pour Jean Daragane, à partir d’un coup de téléphone insistant de ce Gilles Ottolini. Personnage douteux, celui-ci l’appelle chez lui pour lui signifier qu’il a retrouvé son carnet d’adresses perdu à la gare de Lyon. L’a-t-il volé? Le doute plane. Gilles Ottolini l’interroge ensuite sur un nom figurant dans ce carnet. Et Jean Daragane découvre peu à peu que Gilles Ottolini s’intéresse de très près à son passé, qu’il interroge jusqu’à son enfance. Gille Ottolini enquête sur lui, autour de lui et en sait peut-être plus que lui-même.

Tout se passe comme si, des traumatismes subis dans l’enfance, la nécessité peut-être, pour survivre, de mettre le réel à distance, pour endormir des émotions trop douloureuses, avait dérobé à Jean Daragane, devenu incapable de se reconnaître lui-même sur une photo d’enfant, son propre passé. Gilles Ottolini lui intime d’y retourner voir. Pas sûr que Daragane tienne tant que ça à retrouver son histoire de petit garçon ballotté d’un adulte à l’autre. «De faux parents dont il se souvenait à peine et qui désiraient apparemment se débarrasser de lui.»

Pourtant, peu à peu, il se prend au jeu, remonte sa propre trace: «Daragane notait au fur et à mesure les paroles du docteur dans son carnet. C’était comme s’il allait lui dévoiler le secret de ses origines, toutes ces années du début de la vie que l’on a oubliées, sauf un détail qui remonte parfois des profondeurs, une rue que recouvre une voûte de feuillage, un parfum, un nom familier mais dont vous ne savez plus à qui il appartenait, un toboggan.»

Dans ce magnifique roman où l’écrivain essaie de renouer les fils de sa propre histoire, les adresses jouent un rôle clé. Ce sont elles qui ouvrent le bal, dans le carnet retrouvé. Dans son passé qui se dérobe, les noms et les numéros des rues, les chambres où il a vécu ponctuent le roman.

De lieu en lieu surgit un Paris disparu, fantomatique. Patrick Modiano sait comme personne aujourd’hui dépouiller Paris de tous les oripeaux romanesques dont l’affublent touristes, magazines et romanciers à la mode. C’est une ville secrète qui apparaît, oubliée, peut-être même perdue à jamais: «Quarante ans plus tard, au XXIe siècle, un après-midi, en taxi, il traversait par hasard le quartier. La voiture s’était arrêtée dans un embouteillage, au coin du boulevard de Clichy et de la rue de Coustou. Pendant quelques minutes, il n’avait rien reconnu, comme s’il avait été frappé d’amnésie et qu’il n’était plus qu’un étranger dans sa propre ville. Mais pour lui cela n’avait aucune importance. Les façades d’immeubles et les carrefours étaient devenus, au fil des années, un paysage intérieur qui avait fini par recouvrir le Paris trop lisse et empaillé du présent.»

Comme toujours, chez Patrick Modiano, une atmosphère de polar, dont le fin mot ne tombera jamais de façon nette, s’installe. Mais l’énigme, consolatrice aussi sans doute, semble se régénérer sans cesse. Reste peut-être pérenne, comme un havre possible mais temporaire, ce moment de tendresse diffuse, dispensé par une femme presque inconnue à l’enfant qu’on lui a confié par hasard.

Titre: Pour que tu ne te perdes pas dansle quartier, de
Qui ? Patrick Modiano
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Chez qui ? Gallimard, 148 p.

«C’était comme s’il allait lui dévoiler le secret de ses origines, toutes ces années du début de la vie que l’on a oubliées»