«Ma mère me disait, tu dois faire de belles peintures et pour cela ce sont les fleurs qui conviennent le mieux, a-t-elle dit également. Evidemment, tu ne fais surtout pas ce que ta mère te dit, mais le contraire. Ou à tout le moins tu essaies. Je m'en suis donc tenu à ceci: peindre de vilains tableaux.»

Le peintre allemand Georg Baselitz a donc salopé ses fleurs. Comme il a cameloté la peinture. A grands coups de brosses rageuses. Parfois même au doigt, la rendant démoniaquement goûteuse. Comme ces Lilas (1973) presque odoriférants. Avouant toutefois, à 68 ans maintenant, qu'il a pu faire «des choses kitsch». Mais quelle vigueur elles ont, par le geste, par la couleur. La Fondation de l'Hermitage qui l'expose à Lausanne s'en trouve sens dessus dessous.

Ce n'est pas le genre de la maison. Encore qu'elle est régulièrement animée par les colorations impressionnistes et expressionnistes. Mais avec cette rétrospective du peintre allemand, elle fait particulièrement fort. Surtout que cette exposition dessine les contours d'une admirable petite anthologie. Bien fournie tout de même, avec les 100 œuvres qu'elle réunit (69 peintures, 27 dessins et estampes, quatre sculptures) et qui retracent l'ensemble de l'évolution de l'artiste. Elles vont des tableaux à fractures (Frakturbilder), tentatives des débuts pour casser les conventions de la figuration et en dépasser les contraintes, jusqu'aux peintures au lavis, en noir et blanc, inspirées des traditions orientales et qui introduisent davantage de légèreté dans les travaux des dernières années. Cette rétrospective, en plus, a la particularité de s'appuyer sur des œuvres appartenant presque essentiellement à l'artiste. Ce qui rend cette présentation exceptionnelle. On la doit aux relations amicales et privilégiées entre Georg Baselitz et Rainer Michael Mason, le commissaire de l'exposition et ancien conservateur au Cabinet des estampes de Genève.

L'accrochage suit en gros la chronologie, de 1960 à 2005. Mais la présentation s'articule sur une suite de thèmes abordés par Baselitz (Les Héros, La légende du roi Agbar, Tête en bas, Trou, Ornements gothiques, Cavalier). Ou plutôt de méthodes, car Baselitz est un analyste de ce que les autres ont tenté pour s'en sortir. Comment ne pas vouloir échapper en effet, quand vous naissez Hans-Georg Kern en plein cœur de l'Allemagne, en Saxe, en 1938. Que vous grandissez dans une école, où votre père enseigne. Qu'une fois passé sous le régime est-allemand, vous êtes renvoyé d'une école d'art berlinoise pour «manque de maturité sociopolitique». Il y a de quoi avoir l'esprit frondeur. Vous changez de nom et vous inspirez de celui de votre village natal, Deutschbaselitz, pour marquer votre ancrage, par défi. Mais vous vous mettez à dessiner des partisans aux habits élimés et informes plutôt que d'illustrer les créations proprettes des fonctionnaires du réalisme socialiste.

De ce modèle, Baselitz va toutefois conserver la méthode du message délivré, de son impact. Pour mieux pointer la dislocation des certitudes ou tout au moins la nécessité de leur réexamen. «Je fais des pièces de rapiècement, je peins tout simplement des rapiéçages, je ne les couds pas ensemble, mais je les laisse libres, démontés. Voilà ma fracture», explique-t-il au sujet des propositions de ses Frakturbilder. Ce seront ensuite les motifs renversés. «Par cette méthode, il devient possible de produire un tableau abstrait. La perfection de la mise sur la tête permet un tableau révolutionnaire.» Ces mots de 1973 veulent agacer. Et le feront. Comme le motif à l'envers fixera son image de marque. Il a beau prétendre, peignant dorénavant ses toiles à plat sur le sol, que peu importe si elles restent inversées, il sait cette faiblesse. Lui qui prône les changements de méthodologie pour que les situations ne s'encroûtent pas s'est enferré dans le leitmotiv.

Heureusement, grand collectionneur de la gravure maniériste, Georg Baselitz sait aussi que beaucoup tient de la facture, du raffinement mis dans le rendu. La manière des peintures orientales, par exemple, a allégé sa peinture souvent lourde. Au point que ses compositions récentes sont devenues aériennes. Ses séries aux chevaux et cavaliers sont vraiment maintenant des abstractions. La figure se fond parmi d'autres colorations diaphanes. Mais elle en émerge lorsque l'acuité du regard se fait intense. Bel exercice proposé au spectateur.

Baselitz. Une seule passion, la peinture. Fondation de l'Hermitage (rte du Signal 2, Lausanne, tél. 021/312 50 13, http://www.fondation- hermitage.ch). Ma-di 10-18h (je 21h). Jusqu'au 29 octobre. Catalogue 180 p., 48 francs.