Lyrique

Georg Fritzsch: «Wagner, c’est génétique»

Le chef d’orchestre allemand vient pour la première fois diriger à Genève. Il entretient un lien fort et durable avec la monumentale «Tétralogie» wagnérienne. Explications

Pour s’attaquer à l’Everest de l’opéra, on se dit qu’il faut avoir un immense entraînement, une très longue expérience musicale, de nombreuses années de pratique lyrique et un cheminement de vie complet. C’est que, pour évoluer dans le flux puissant du Ring wagnérien, il s’agit de ne pas se laisser engloutir par le tsunami de ses seize heures de musique, son intensité musicale et sa profondeur d’humanité.

Pour la première fois dans la fosse du Grand Théâtre, Georg Fritzsch a commencé à diriger la monumentale Tétralogie il y a six ans. C’était à Kiel, et il avait 49 ans. Un âge à la fois mûr et relativement jeune dans la carrière d’un chef. L’Allemand était pourtant déjà un ancien en «wagnérie», par une longue fréquentation du compositeur. D’abord comme violoncelliste, puis comme chef dans différentes formations allemandes.

Le Temps: Comment et pourquoi Wagner vous colle-t-il à la peau?

Georg Fritzsch: J’ai vécu dans la région de Dresde à l’époque du Mur, et j’ai été imprégné par la culture, l’esprit et l’histoire de cette ville marquée par les grands noms de la musique germanique. J’y ai fait une partie de mes études de direction et de violoncelle. Nombre d’œuvres de Strauss et de Wagner ont été créées au Staatsoper, tandis que la Staatskapelle possède ce répertoire dans son ADN. J’ai bénéficié du conseil de musiciens ayant connu les heures des grandes créations des années 40 et j’ai beaucoup appris d’eux. Avec Wagner, qui a séjourné à Dresde un temps et où certains de ses opéras ont été donnés en création, c’est génétique. Je me sens l’héritier d’une tradition vivante.


A propos de la réouverture du Grand Théâtre


«Der Ring des Nibelungen» constitue un genre d’apogée lyrique. Qu’imaginer après?

En effet, on peut avoir l’impression d’atteindre un sommet duquel tout ne peut que redescendre. C’est un monde si complexe, riche et dense! Wagner englobe toute la réflexion et l’expression musicale. Sa musique représente un univers si immense qu’elle ouvre sur tous les autres territoires. A chaque fois que j’y reviens, je découvre de nouvelles dimensions. Cet enrichissement incessant influence tout le répertoire; tant sur le plan de la technique orchestrale, si élaborée, qu’au niveau des résonances philosophiques, psychanalytiques, politiques, sociales, historiques, culturelles ou affectives portées par les histoires et les personnages en jeu. Musicalement, le tissage des leitmotivs et l’entrelacement des plans sonores constituent un jeu de piste infini.

Vous n’avez connu du «Ring» que la mise en scène de Daniel Karasek à Kiel. Quelles sont vos impressions avec celle de Dieter Dorn à Genève?

D’abord, je n’ai dirigé la Tétralogie d’affilée qu’une fois, et les quatre ouvrages séparément sur plusieurs saisons. C’était une expérience sur le long terme. A Genève, donner le cycle à trois reprises sur une semaine, cela représente une forme d’exploit. On ne peut pas l’envisager si on ne connaît pas bien l’œuvre. J’aime beaucoup la vision de Dieter Dorn, où tout part d’une scène nue pour y revenir, en forme de boucle, de retour aux sources. Pour ma part, je vois le Ring plus comme l’avènement d’une nouvelle ère que l’effondrement d’un monde. Et cette lecture que je découvre permet d’imaginer les deux possibilités.

Vous prônez une forme de légèreté et de transparence sonore, qualités peu associées à la vision wagnérienne…

C’est ce qu’il défendait, comme en témoignent les indications des partitions autographes. Une nuance indiquée forte, d’autant plus s’il y a beaucoup de cuivres et une masse orchestrale importante, ne doit surtout pas être assourdissante. C’est une tendance très regrettable, et fausse. Il faut au contraire rester très attentif aux possibilités offertes par tous les niveaux de l’épaisseur sonore, pour rendre l’infinité des couleurs et la subtilité sonore. Et dans ce sens, je suis émerveillé par les qualités de l’OSR, avec qui je travaille pour la première fois. Les musiciens possèdent une lumière et une texture, héritées du répertoire français, qui conviennent pour moi magnifiquement au caractère originel de Wagner.

Cela signifie-t-il que vous défendez un style d’interprétation «historiquement informée» de Wagner et Strauss, comme le font les baroques?

On peut dire ça… L’époque de Wagner n’est pas si loin de nous. Il faut s’appuyer sur les témoignages, les indications, les critères stylistiques et les factures d’instruments de son temps, au lieu d’imposer une surenchère sonore et de vitesse. L’intensité plus que la puissance, l’allure plus que la course.


«Der Ring des Nibelungen», de Wagner. Cycle complet et enchaîné de «Rheingold», «Walküre», «Siegfried» et «Götterdämmerung», Grand Théâtre de Genève. Du 12 février au 17 mars.


En vidéo, une balade dans le nouveau Grand Théâtre.

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