Hommage

George Gruntz, le jazz sans limites

Figure de proue du jazz suisse, le pianiste et chef d’orchestre bâlois rejoint Claude Nobs au paradis du swing

Jazz suisse, bien sûr. George Gruntz, c’est pourtant une tout autre histoire: celle d’un artiste bien de chez nous, prophète en son pays pour faire mentir l’adage, mais aussi bien de chez, disons, les Américains, les Allemands, les Japonais, qui se sont désolés de ne pas le voir prendre leur nationalité comme un Depardieu d’avant la lettre. Pas d’hommage, surtout nécrologique, sans biographie, mais, il faut s’en souvenir, pas de biographie sans mensonge: ce que disent les dates, c’est une enfilade d’occasions qui se sont concrétisées, occultant au nom d’une froide logique événementielle toutes celles qui n’ont pas eu cette chance. Dans le cas d’un homme de la prodigieuse vitalité créatrice de George Gruntz, le non-dit – le virtuel – impressionne tout autant que le CV avéré. Ce qu’on veut dire, c’est qu’au moment d’évoquer son parcours, on se sent frappé d’une paralysie exactement comparable à celle que suscite l’analyse de sa musique: tant de notes possibles bouillonnent sous les notes jouées, tant de directions potentielles se devinent sous celle qui, presque aléatoirement, s’est concrétisée! Cet embarras (ou cette ivresse) critique est le privilège d’un très petit nombre de musiciens. On comprend mieux par là que George Gruntz n’est pas un grand jazzman suisse, mais une figure marquante du jazz, on s’excuse pour l’emphase, planétaire.

Naître à Bâle en 1932 n’est pourtant pas un cadeau des dieux, fussent-ils facétieux comme ceux du jazz. Le cursus est studieux, la discipline des conservatoires (ceux de Bâle et de Zurich pour lui) stricte. Par chance, l’époque est musicalement en ébullition: pour peu qu’on soit débrouille, on trouve à gauche et à droite de ces tournois d’amateurs où les vocations s’affermissent. Un petit tour par la Scandinavie histoire de prendre le frais, puis retour au bercail où le très sérieux orchestre de la radio suisse, à défaut de… débaucher, embauche. La marmite du jazz, l’ado Gruntz y est bien sûr déjà tombé, mais à distance. Le grand plongeon, c’est en 1958 quand, sélectionné pour faire partie de l’International Youth Band, il se retrouve sur la scène du Festival de Newport – celle-là même où Duke Ellington, deux ans plus tôt, avait stupéfié les foules et donné un nouvel élan à sa carrière. Duke, pianiste, homme-orchestre – comment, à 26 ans, ne pas se sentir subliminalement adoubé?

L’orchestre, c’est la grande affaire de George Gruntz, celle où sa méticulosité de passionné peut s’ouvrir à la démesure des grands espaces. Une aventure qui le submergera de bonheur, et nous avec, à partir des années 70. En attendant, il accompagne les solistes américains de passage (certains se nomment Dexter Gordon, Roland Kirk, Chet Baker), répond à l’invitation de la chanteuse Helen Merrill pour une tournée japonaise, devient membre fondateur de l’European Rhythm Machine où le saxophoniste Phil Woods réalise les plus estomaquantes embardées de sa carrière. 1972: avec Daniel Humair et les frères Ambrosetti, Gruntz donne chair à son rêve le plus… cher, celui d’un big band financièrement anachronique. Le Concert Jazz Band verra défiler, s’incruster s’il n’avait tenu qu’à eux, les plus grands solistes européens voire américains, tous subjugués par les idées novatrices, en arrangement et en composition, d’un leader qu’ils adulent. Sa plume ne connaît plus de limites: collaboration avec Rolf Liebermann et Amiri Baraka pour un opéra jazz, création du jazz oratorio The Holy Grail of Jazz & Joy, du spectacle multimédia Cosmopolitan Greetings, d’une Chicago Cantata for 9 Jazz-Soloists, 2 Gospel Choirs and 4 Blues-Soloists. A côté de cela, Gruntz assume la charge pas du tout honorifique de directeur musical de l’Opéra de Zurich, ou encore celle de directeur artistique du Festival de jazz de Berlin. Son œuvre de pianiste explore tous les formats: solo, duo, trio, sans oublier les chemins de traverse du Piano Conclave (réunion de six sommités européennes du clavier), des synthétiseurs et Fender Rhodes, du clavecin (Jazz Goes Baroque) ou des grandes orgues (Saint Peter Power). Signe du respect qu’il inspire à tous: personne jamais ne lui a décoché l’épithète ricanante de touche à tout.

En quelques dates

1932: naissance, le 24 juin,à Bâle

1958: concert au Festival de jazz de Newport (USA)

1963: devient musicien professionnel

1970: nommé directeur musical du Schauspielhaus Zürich

1972: débuts du Concert Jazz Band

1991: assiste Quincy Jones et Miles Davis pour la relecture, à Montreux, des arrangements de Gil Evans

1992: tournée en Chine et parution de Live in China, l’un de ses disques les plus foisonnants (en big band).

L’orchestre, c’est la grande aventure qui le submergera de bonheur

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