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George Orwell, à la première personne

L’auteur de «1984» est aussi l’inventeur de la chronique, ce genre journalistique qui permet le «je». Un recueil de ces textes rappelle l’irréductible liberté de ton de l’écrivain.

George Orwell, l’auteur de 1984 et de La Ferme des animaux, les deux grandes fictions politiques du XXe siècle, a aussi inventé la chronique. Les quatre-vingts textes qu’il a donnés à l’hebdomadaire de la gauche travailliste anglaise Tribune entre 1943 et 1947 ont amorcé un genre qui deviendra quarante ans plus tard le modèle du journalisme de conversation. Traduites une première fois entre 1995 et 2002 mais dispersées*, ces chroniques sont maintenant réunies en un seul volume qui met en évidence leur saveur particulière, la démarche originale de leur auteur et son actualité.

Orwell écrit «à sa guise» et à la première personne. Son «je» lui ouvre l’espace de la liberté: ne parlant qu’en son nom, il pourra dire tout ce qu’il pense. Il se mêle de tout sauf de la politique des pouvoirs, qu’il laisse aux débatteurs et éditorialistes professionnels. «Il discutait d’une centaine de sujets, allant du montant comparatif de ses dépenses en livres et en cigarettes à la reproduction des crapauds au printemps, en passant par le lamentable déclin du crime à l’anglaise», dit son premier biographe, Julian Symons. Son souci est de se faire comprendre des gens ordinaires et de leur redonner confiance en leurs propres expériences dans une époque balayée par les ouragans idéologiques. «Le véritable ennemi, dit Orwell, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.» On ne saurait mieux dire aujour­d’hui quand défilent les discours tout faits sur l’économie, sur l’Etat, sur la santé publique, sur le monde. Les chroniques d’Orwell sont l’exemple délectable de ce petit air à soi qui manque dans le bruit.

Le Orwell (Eric Blair de son vrai nom) qui a servi comme fonctionnaire de police en Birmanie, qui a ensuite combattu pour la République espagnole dans les rangs des socialistes révolutionnaires, ne va pas égrener des opinions mais témoigner de sa propre vie par des angles de vue personnels. Dans une écriture simple et précise qui ne se place jamais en surplomb de ses lecteurs, il mêle la trame politique générale de son époque – la guerre, l’empire colonial anglais, le nazisme, le stalinisme – aux affaires de l’existence quotidienne, la corvée de vaisselle, la sélection des plants de rosiers, la réforme de l’orthographe ou la presse féminine. Il s’ensuit une plaisante complicité entre l’auteur et son lecteur, le premier entraînant le second dans des réflexions inattendues qui le feront sortir de son «petit cercle» routinier.

En l’occurrence, le «petit cercle» qu’il prend à rebrousse-poil n’est pas rien: la gauche anglaise abonnée à Tribune, souvent empêtrée dans un écheveau de slogans qui la jette tantôt dans l’adoration de la Russie soviétique, tantôt dans le chauvinisme et toujours dans le pacifisme et l’humanitarisme. Or, «se moquer des uniformes qui veillent sur votre sommeil» est pour Orwell une négligence morale. Il ne ménagera pas ceux qui s’en rendent coupables.

Le bombardement des villes allemandes lui donne l’occasion de réflexions grinçantes à leur égard. «Aucune personne sensée ne saurait considérer les bombardements et autres actes de guerre autrement qu’avec dégoût… écrit-il, mais tous les discours pour «limiter» ou «humaniser» la guerre sont de la pure fumisterie… Pourquoi serait-il plus grave de tuer des civils que des soldats?… La guerre «normale» ou «légitime» sélectionne et envoie au massacre les éléments les plus braves et les plus sains de la population masculine… Les mêmes qui lèvent les bras au ciel quand ils entendent «bombardements de civils» répètent avec satisfaction des formules comme «nous sommes en train de gagner la bataille de l’Atlantique». Dieu seul sait combien de personnes ont été tuées et vont l’être par nos raids aériens sur l’Allemagne et sur les pays occupés, mais on peut être certain que leur nombre n’approchera jamais celui du massacre qui a eu lieu sur le front russe. A ce stade de l’histoire,… il ne semble pas mauvais que les jeunes ne soient pas les seuls à mourir… L’immunité des civils, qui est une des choses qui a rendu la guerre possible, a définitivement volé en éclats… Je ne le regrette pas. Je ne peux concevoir que la guerre soit «humanisée» quand le massacre se limite aux jeunes hommes et qu’elle soit «barbare» quand les vieux meurent aussi.»

Les lettres de lecteurs arrivent aussitôt, si abondantes qu’Orwell leur répond quelques chroniques plus tard: «Comme beaucoup de gens dans ce pays, je commence à être las de toutes ces bombes. Mais je m’élève contre l’hypocrisie qui consiste à accepter la force comme instrument tout en poussant des cris d’orfraie face à l’usage de telle ou telle arme particulière; et aussi contre l’hypocrisie qui consiste à dénoncer la guerre tout en souhaitant préserver le type de société qui la rend inévitable.»

Il est sans pitié pour ceux qui se lamentent du sort des femmes victimes des raids: «Pourquoi serait-il pire de tuer une femme que de tuer un homme?… L’idée qui est derrière tout ça, c’est que puisqu’un homme peut féconder un très grand nombre de femmes, comme un bélier de concours féconde des milliers de brebis, les pertes en vies masculines sont comparativement moins importantes. Mais les humains ne sont pas du bétail. Quand la tuerie engendrée par la guerre laisse derrière elle un grand nombre de femmes, la très grande majorité d’entre elles ne mettent pas d’enfants au monde. Du point de vue biologique, la vie des hommes est à peu près aussi importante que celle des femmes…»

Le chroniqueur peut dire ces choses dérangeantes parce qu’il n’engage que lui. Orwell ne se lasse pas de prêcher ses anti-sermons au temple de la politique qu’il avoue tenir «en horreur». Mais rien n’est simple dans les relations d’Orwell avec la politique. L’un de ses proches, Cyril Connolly, le voyait en «animal politique»: «Il ne pouvait pas se moucher sans faire un discours sur les conditions de travail dans l’industrie du mouchoir.» Tandis que sa femme, Sonia, affirmait qu’il n’avait été poussé dans la politique que par un accident de l’histoire (la guerre civile espagnole) alors qu’il ne rêvait que de littérature et de vie à la campagne. Son meilleur biographe, Bernard Crick, synthétise les deux: «Si Orwell plaidait pour qu’on accorde la priorité au politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques.» A quoi l’essayiste et écrivain Simon Leys, fasciné par cette question qui est aussi la sienne, ajoute: «En un sens, quand il s’appliquait à planter des choux, à nourrir sa chèvre et à maladroitement bricoler de branlantes étagères, ce n’était pas seulement pour le plaisir mais aussi pour le principe; de même… en dissertant de pêche à la ligne… il ne cédait pas à une recherche gratuite d’originalité, il voulait délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant la poli­tique.»

On ne comprendrait pas autrement son éloge des rosiers de chez Woolworth: «A la belle époque où rien ne coûtait plus de six pence chez Woolworth, un de leurs meilleurs produits était le rosier… (Ils) avaient le charme des pochettes-surprises… J’ignore la durée de vie moyenne d’un rosier. Dix ans je suppose. Durant tout ce temps, un rosier grimpant donnera des fleurs pendant un mois ou six semaines tous les ans… Et tout ça pour six pence – le prix avant-guerre de dix cigarettes Players, d’une demi-pinte de bière… ou d’à peu près vingt minutes d’air vicié dans une salle de cinéma!»

Les roses de George Orwell appartiennent à la banalité de la vie qu’il s’agit de préserver contre l’engloutissement par les systèmes. Le chroniqueur nargue avec elles cette lectrice qui lui a écrit fâchée parce qu’elle les considérait comme «bourgeoises». «Le totalitarisme ne se contente pas de vous interdire d’exprimer – et même de concevoir – certaines pensées, commente-t-il: il vous dicte ce que vous devez penser.» Tandis que les arbres, les fleurs et les chèvres vous ramènent à votre humanité, dont vous avez aussi le droit de rire: «Quelle est votre première réaction quand vous entendez approcher ce bruit vrombissant? Vous voulez entendre la bombe passer en toute sécurité au-dessus de votre tête et disparaître au loin. Bref, vous souhaitez qu’elle tombe sur quelqu’un d’autre…»

Les lecteurs de Tribune ont finalement aimé cette voix et lui ont fait une postérité. Orwell le chroniqueur a maintenu pour eux et maintient encore pour nous le devoir de liberté: «Ne vous imaginez pas que vous pouvez vous faire pendant des années le propagandiste lèche-bottes du régime soviétique, ou de n’importe quel autre régime, et puis tout à coup retrouver une décence intellectuelle. Putain un jour, putain toujours.»

George Orwell, «A ma guise, Chroniques 1943-1947»

Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner

Préface de Jean-Jacques Rosat

Editions Agone, Banc d’essais, 2008, 525 p.

Lire aussi:

George Orwell, «Essais, articles, lettres», quatre volumes soigneusement et courageusement édités en français par Ivrea, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, entre 1995 et 2002, qui comportent toute l’œuvre non romanesque d’Orwell depuis 1920 jusqu’à sa mort en 1950.

Bernard Crick, «George Orwell», nouvelle édition en français de la meilleure biographie à ce jour, Flammarion, 2008, 712 p.

Bruce Bégout, «De la décence ordinaire, Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell», Editions Alia, 2008, 124 p.

«Pourquoi serait-il pire de tuer une femme que de tuer un homme?»

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