Lorsqu’on se fait attaquer par un zombie, la seule façon d’en venir à bout est de lui exploser le crâne, à coups de fusil ou de batte de baseball. Si tout le monde connaît ce conseil de survie, tout le monde ne sait pas que c’est à George A. Romero qu’on le doit. Il l’a exposé en 1968, dans La Nuit des morts-vivants (Night of the Living Dead) et développé à travers cinq films consacrés aux revenants en chair: Zombie – Le crépuscule des morts-vivants (1978), Le Jour des morts-vivants (1985), Land of the Dead – Le Territoire des morts (2005), Diary of the Dead – Chroniques des morts-vivants (2007), et Survival of the Dead (2009).

Il a aussi réalisé quelques films fantastiques comme Creepshow ou La Part des Ténèbres, d’après Stephen King, mais c’est en promoteur mondial des zombies qu’il restera à jamais dans le panthéon du cinéma fantastique. Sans lui, il n’y aurait pas eu Je suis une légende avec Will Smith, World War Z ou The Walking Dead.

Cadavres affamés

Né à New York en 1940, pur produit de la contre-culture américaine, George A. Romero bouleverse le cinéma fantastique avec Night of the Living Dead, dans lequel une légion de cadavres affamés s’échappe du cimetière local pour se repaître de chair humaine. Ce petit film en noir et blanc, tourné caméra à l’épaule pour moins de 120 000 dollars, fonde une nouvelle mythologie, celle du zombie, qui fait depuis les beaux jours de la série B.

La filmographie de George A. Romero, mince et farouchement indépendante, est hantée de morts-vivants. A travers eux expriment les tensions raciales et sociales de leur temps. Ces hordes hagardes dénoncent le consumérisme galopant en prenant d’assaut un supermarché, s’opposent au complexe militaro-industriel avant de s’inviter dans la logique obsidionale de l’après 11-septembre. 

Emergeant des eaux noires, comme scarifié par la décomposition, Big Daddy et son armée de zombies s’apprêtent à envahir la citadelle des vivants de Land of the Dead. Cette image a des résonances symboliques infinies: c’est la nuit engendrant la nuit, l’enfer régurgitant son trop-plein, les morts retraversant le Styx, la communauté noire américaine prenant sa revanche, l’ultime chapitre de la lutte des classes…

Dimension allégorique

Fidèle à ses convictions politiques et esthétiques, George A. Romero était sceptique face aux tendances contemporaines du cinéma fantastique qui se contente de secouer le public avec des effets spéciaux au détriment d’une dimension allégorique. Il déplorait le simplisme de The Grudge ou Saw, regrettait que les réalisateurs n’aient plus d’ambition politique. «Si je vais voir des producteurs en disant «Je vais faire un film sur l’administration Bush, qui est aussi une histoire de zombies», ils me regarderont comme un extraterrestre. Ils ne comprendront même pas ce que je dis! Ils veulent juste connaître l’aspect du monstre. Et aussi savoir s’il y a une belle femme qui survit», expliquait-il en 2006 au NIFFF dont il était l’invité d’honneur.

Lors de sa visite au NIFF avec John Landis: Les maîtres de l’horreur tremblent

Immense vieux hippie à catogan et lunettes géantes, on se souvient de lui comme le plus aimable des interlocuteurs, un excellent camarade qui s’esclaffait à tout bout de champ. Affalé sur un banc, devant le cinéma Apollo de Neuchâtel, il dialoguait joyeusement avec des fans de 20 ans qui avaient soigneusement repassé leur t-shirt «Day of the Living Dead».

Inquiétante lenteur

Le cinéaste travaillait à l’ancienne, limitant les effets numériques et maintenant un rythme lent. Ses créatures titubent comme les momies de jadis. «A quel moment la vitesse est-elle devenue dangereuse? Dans Blade? Dans Aliens? Je trouve la lenteur plus menaçante, expliquait-il. Et puis, les films rapides ne laissent plus de temps pour la conversation, les perspectives et les points de vue. C’est de l’action pure!»

Chez Romero, on explose certes la tête des assaillants putrides, mais on prend aussi le temps de philosopher. «Ils prétendent être vivants…», dit un homme à sang chaud à propos des zombies. «N’est-ce pas ce que nous faisons?», répond son pote, ouvrant des abîmes de perplexité métaphysique. On se permet une touche de poésie, une louche de critique sociale et aussi de la compassion: malgré leurs gueules de cauchemar et leurs mauvaises habitudes alimentaires, ces zombies sont nos frères humains. La ligne de partage entre le bien et le mal est ambiguë: «Les meilleurs méchants sont ceux qui nous inspirent un peu de sympathie. Le monstre que composait Boris Karloff dans Frankenstein était très attachant.»

Peut-on dire que le mort-vivant bien en chair est emblématique du prolétariat tandis que le fantôme serait d’essence plus aristocratique? «Mmh. Bonne question. Je pense que la plupart des gens croient aux fantômes. Si l’on creuse profondément le cœur des gens, il y aura au moins une porte ouverte pour estimer qu’il y a peut-être des fantômes. Ça a quelque chose à voir avec l’au-delà, donc Dieu et le salut.»

«Les zombies deviendront plus conviviaux»

Le fantasme d’immortalité qui agite les scientifiques, excitait la verve satirique du maître des zombies («On pourrait vivre vingt ou trente ans de plus si on évitait Coca-Cola et McDonald’s»). Il concédait que «c’est un désir bien naturel de vouloir continuer à vivre» et citait Donovan’s Brain (1953), un film fantastique dans lequel le cerveau d’un être humain survit au creux d’un tube de verre. «Difficile de plaire aux femmes quand on n’est qu’un cerveau dans un bocal. Peut-être aux intellectuelles?» se marrait-il…

Parce que George A. Romero est un joyeux drille prêt à s’amuser de tout, même des zombies, il n’était pas hostile à l’idée que les morts-vivants finissent par troquer leur régime cannibale contre des nourritures moins scandaleuses, pourquoi pas des légumes… «Si je fais encore un ou deux films sur le thème, j’irai dans cette direction. Les zombies deviendront plus conviviaux. Si vous voulez que la guerre cesse, que ce soit entre les GI’s et les sunnites, les Noirs et les Blancs, il faut au moins comprendre l’autre bord…»

Il écoutait la B.O. de «L'Homme tranquille»

Il s’interrompt soudain et rugit de rire: «Gosh! Je n’arrive pas à croire qu’on parle sérieusement de ça! On est comme des gosses au coin de la rue…» Il reprend: «Les zombies se mettent à manger du bœuf. Ils arrêtent de se battre avec les vivants. Et ils commencent à se battre entre eux. Parce que c’est bien ce qu’on fait toujours dans la vie.»

On peut rigoler de tout. Au bout, il y a toujours la nuit. George A. Romero y est entré de plain-pied ce dimanche 16 juillet 2017, après un «combat bref et déterminé» contre un cancer du poumon, en écoutant la bande originale de L’Homme tranquille, de John Ford, un de ses films préférés. Reviendra-t-il? Si oui, et si vous le croisez, rangez le gun et la batte. Engagez la conversation. Vous ne le regretterez pas…