Art brut

George Widener, ou qu’est-ce qu’un artiste?

George Widener est un autiste savant. De ceux à qui l’on dit «5 octobre 1985» et qui répondent que c’était un samedi. Depuis toujours, il dessine des calendriers. Avec une lucidité remarquable et une candeur désarmante, il raconte sa dérive par inadvertance vers le monde étrange de l’art

Avec son air de rien, dans une tenue d’ingénieur en villégiature, George Widener apparaît, timide et anxieux, comme l’incarnation vertigineuse d’un questionnement sur l’art, sur l’homme et la science. Il nous tend une main fuyante, mais regarde droit dans les yeux, demande où sont les toilettes, puis nous rejoint à table. Nous n’échangerons pas de banalités. «Je pense que je suis là pour parler de mon évolution en tant qu’artiste n’est-ce pas? Longtemps, je ne me suis pas considéré comme tel. Je dessinais pour moi seul, parce que cela me faisait du bien. A la fin des années 90, on a commencé à s’intéresser à mes dessins dans le monde de l’art brut, mais je restais un «outsider», pas un artiste. Les choses ont commencé à changer en 2004, après ma première exposition à la galerie Henry Boxer en Angleterre. J’ai progressivement gagné la conscience qu’il y avait un public pour ce que je faisais. Et j’ai commencé à changer, à apprendre.»

George Widener est en pleine évolution. C’est son amie Sophie qui le dit. Quand ils se sont rencontrés il y a cinq ans, il ne regardait personne dans les yeux. Aujourd’hui, il faut savoir que cet homme est «différent» pour repérer chez lui ce léger décalage dans les apparences sociales. Comme d’autres personnes atteintes d’un syndrome d’Asperger, cette forme légère d’autisme, il ne sait pas lire les émotions des autres, ce qui le rend extrêmement vulnérable à la tromperie et aux mensonges. Une fragilité d’autant plus émouvante qu’elle se double naturellement d’une rare franchise. «J’aime parler de faits. Si je suis dans un musée et que je vois un bateau, je peux aborder la personne à côté de moi et lui parler du bateau. Mais commenter ce qu’un tel a fait samedi soir, c’est hors de ma portée.»

Mais là aussi, il y a eu progrès. A force de se raconter, entre les vernissages en galerie et la mise en observation dans les plus grands laboratoires de neuro­sciences, George Widener a appris à commenter son art, et ses mécanismes cérébraux, qui sont, les deux aspects d’une même chose. «Mon cerveau est différent du côté gauche, celui du langage. Quand je parle, je visualise d’abord les mots, ils m’apparaissent en images. La science des dates, c’est une faculté qui m’est venue vers 6 ans, déclenchée par un calendrier que j’ai vu chez ma grand-mère. Si vous me donnez une date, de n’importe quelle année, je peux vous dire quel jour de la semaine c’était. Mais je ne calcule rien, je visualise un calendrier, le jour m’apparaît comme s’il sortait de ma mémoire. Je vous donne un exemple: vous êtes chez vous, vous avez perdu vos chaussettes. En réalité, elles sont sous votre lit, cachées par une couverture de couleur verte. Cette information est enfouie quelque part dans votre inconscient, mais vous n’y avez pas accès. Vous sortez, prenez le bus, et au moment de monter, vous voyez un panneau vert, de la même couleur que votre couverture. Par association, la localisation de vos chaussettes remonte à la surface de votre conscience. Eh bien, les calendriers, pour moi, cela fonctionne de cette manière. A la différence que j’ai un accès permanent à cette zone du cerveau qui, chez les «neurotypiques», les gens normaux, relève de l’inconscient. En réalité, tout le monde a la faculté de visualiser des calendriers comme moi. Mais la nature inhibe ces fonctions. Elle préfère un cerveau qui a des facultés très diversifiées, plutôt qu’une seule faculté très approfondie, comme c’est le cas chez les autistes savants.»

George Widener est, pour la science, un cas remarquable en ce qu’il est à la fois très «savant» et très «fonctionnel». Autrement dit, son autisme est peu handicapant, et en même temps extrêmement spectaculaire. D’autres «savants» célèbres, comme Kim Peek, qui connaissait par cœur plusieurs dizaines de milliers de livres, ou Stephen Wiltshire, à qui l’on fait survoler New York en hélicoptère et qui reproduit en dessin exactement ce qu’il a vu, étaient ou sont, en comparaison, bien plus handicapés et autrement moins autonomes.

George Widener, lui, n’a jamais été assisté. Et c’est sans doute ce qui lui a valu ce destin en forme de montagnes russes. Une mère serveuse dans un bar, un père décédé jeune, l’enfant est confié aux soins de sa grand-mère. «Je viens d’une famille pauvre et peu éduquée. A l’école publique, tout le monde voyait que j’étais différent: je passais beaucoup de temps à caresser des surfaces lisses, je marchais sur la pointe des pieds. J’ai appris à parler très tard, après 4 ans, mais en lecture, j’étais largement en avance sur mon âge. Quand on a proposé de me mettre dans une institution spéciale, ma mère n’en a pas vu l’utilité. Malgré tout, j’ai fait des études brillantes, j’ai obtenu une bourse universitaire pour devenir ingénieur.»

Mais George Widener souffre de la vie en société, s’adapte mal aux environnements denses, à l’agitation déconcertante du monde professionnel. L’absence de routine génère des angoisses irrépressibles que personne ne comprend. Ce qui le calme et le console, ce sont les calendriers, dans lesquels il trouve un refuge mental en balançant son corps d’avant en arrière. Une forme de retrait du monde qui accélérera sa mise au ban. Après les hôpitaux psychiatriques, les années d’errance s’enchaînent, il vit sans domicile fixe, se réfugie à la bibliothèque municipale pour dessiner.

«A l’époque, j’étais en colère, et extrêmement frustré. Aujour­d’hui, je sais quelles sont mes faiblesses, j’en connais les causes, et mon entourage aussi. J’aurais pu éviter beaucoup de choses si j’avais eu plus tôt un réseau de personnes compréhensives sur lequel m’appuyer.»

Reconnu publiquement com- me artiste, et dans la singularité de son handicap, George Widener vit désormais de ses ventes dans les montagnes de Caroline du Nord. Sur son nouveau statut d’artiste, il s’exprime avec une candeur lumineuse qui, à elle seule, vaut toutes les thèses sur cette question vertigineuse.

«Vers 5 ans, j’ai commencé à faire des dessins de mémoire. Rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui. Je vais vous montrer.» Il prend un mouchoir et, avec un feutre fin noir, se met à dessiner un alignement d’arbres nus, en pointillés, mais très réalistes. «C’est ce que j’ai vu tout à l’heure au bord du lac. Quand j’étais enfant, j’avais cette faculté de reproduire à l’identique ce que je venais de voir. Et petit à petit, j’ai perdu cette capacité à mesure que j’en ai développé d’autres. Ce que je dessine là, c’est 60% de mémoire, et 40% de ce que j’invente. Est-ce que c’est de l’art ou de la copie? Ou est-ce que c’est seulement une sorte de débordement irrépressible de mon cerveau? Ce que je fais avec les calendriers, c’est très différent. Pour moi, c’est clairement de l’art. La dimension créative se trouve dans l’agencement, les récurrences, les motifs que je fais apparaître, les dates que j’explore. Je place aussi dans mes œuvres des messages à l’attention des cyborgs, seuls capables de les déchiffrer. Je suis sûr qu’eux aussi auront besoin d’art pour se détendre. Je suis sans doute le premier être humain à faire de l’art pour les cyborgs. C’est pour ça que mes œuvres seront très recherchées dans le futur.»

A l’initiative de la Collection de l’art brut et de l’émission «Specimen» sur la RTS, George Widener sera en conférence publique ce soir à Lausanne. Renseignements au 021 315 25 70 ou sur www.artbrut.ch

George Widener est également exposé au Hamburger Bahnhof de Berlin jusqu’au 16 juin 2013. www.hamburgerbahnhof.de

Ce qui le calme, ce sont les calendriers, dans lesquels il trouve un refuge mental en balançant son corps d’avant en arrière

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