Le théâtre est la clé de sa liberté. En cette soirée de 1971, Georges Banu a 28 ans. Barbe et chevelure bouclée noires, le jeune homme, fils d’un médecin, a des élans de poète, des doutes de philosophe dans une Bucarest où le dictateur Nicolae Ceausescu resserre l’étau, après des années plus libérales. Il s’est rêvé comédien, avant de convertir ce désir en champ d’études. L’universitaire a soif de tout, de présences et de récits qui ouvrent des brèches dans la muraille de l’idéologie.

Alors ce soir-là, il file à l’opéra. Comment résister à l’appel du Songe d’une nuit d’été, monté par le Britannique Peter Brook, dont il a tant admiré, peu auparavant, Le Roi Lear? Le spectacle est condamné d’avance par la censure communiste. Les critiques officiels vont se déchaîner. Dans la salle, le public est rare, signe du changement de climat: ne se pressait-on pas en nombre pour Le Roi Lear au même endroit? L’esthète, téméraire ou insouciant, est seul dans sa rangée. Qu’importe, le sortilège agit.

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Franchir le Rideau de fer

Quel nom donner à ce soulèvement? La joie. Il aime tout de cette nuit shakespearienne, sa liberté, le magnétisme du grand Alan Howard dans le rôle d’Obéron, le roi des elfes. Et puis il y a cette apothéose, comme un pied de nez à tous les gardes-frontières du monde. Puck, le génie farceur des bois, sort du cadre et se mêle à l’assistance. Il serre la main de Georges et lui dit «Good bye». C’est une invitation à prendre le large, à franchir un Rideau de fer encore cadenassé, à rencontrer, qui sait, Peter Brook. Le jour du Nouvel An 1973, Georges Banu débarque à Paris.

L’exil sera son royaume, aux contours sans cesse redéfinis. Ce tournant, l’écrivain et professeur émérite à la Sorbonne le raconte, un demi-siècle plus tard, posé comme un matou gourmand dans un fauteuil bordeaux. Ses ouvrages, qu’ils portent sur la révolution du théâtre d’art (L’Homme de dos), la polysémie du lustre sur scène (Une Lumière au cœur de la nuit), le théâtre japonais, forment la mappemonde de ses passions. Son salon parisien en est le repaire: une marionnette chinoise salue un Christ en croix.

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«Ce Songe était le dernier grand spectacle de Brook en Angleterre avant son installation aux Bouffes du Nord à Paris. Devant cette merveille, je me suis dit qu’il était temps de m’affranchir de la peur et de partir.» L’aura de ce Songe irradie dans Les Récits d’Horatio, portraits et aveux des maîtres du théâtre européen, son nouveau livre, son dernier peut-être, glisse-t-il, œuvre ouverte sur le grand large d’une histoire du théâtre envisagée à travers le prisme de l’amitié – c’est dire sa hauteur.

Horatio, c’est le compagnon d'Hamlet, celui qui tend l’oreille, qui s’efface pour ne rien oublier, qui tient le flambeau quand tous les protagonistes de la tragédie gisent dans les décombres d’un banquet fatal. «J’ai eu cette idée de m’attribuer le rôle d’Horatio pour parler des êtres qui m’ont transporté dans des contrées parfois stupéfiantes. Ma vie, c’est cette communauté d’artistes avec lesquels j’ai voyagé.»

Monstres sacrés faillibles

Les confidences les plus sincères se font entre deux portes, poursuit le témoin. Son récit est une suite de portraits saisis dans le vif de la mémoire. Une comédie humaine aussi, avec des despotes éclairés, des chefs de tribu – Ariane Mnouchkine –, des taiseux magnétiques et désespérés – l’Allemand Klaus Michael Grüber –, des colosses au cœur ardent, comme Peter Stein dont la fête de mariage, qu’il avait réglée en plein air comme un opéra, est balayée par un vent apocalyptique.

Soulevez le rideau et ils sont là, dans la splendeur de leurs illusions comiques. Le Polonais Jerzy Grotowski, ce mystique dont le laboratoire était le lieu d’une ascension collective, passe ses nuits parisiennes à ergoter, au café de la Rotonde, avec Georges qu’il épuise, sur une phrase pour la traduction en français d’un livre. Son compatriote Tadeus Kantor, qui a ébloui le siècle avec sa Classe morte, est saisi, un soir à Cracovie, d’une colère cataclysmique.

Sous le soleil d’Avignon, Peter Brook avoue, lui, qu’il est arrivé au bout d’une ère, qu’il va abandonner les grandes épopées dont il a épuisé le charme – son légendaire Mahabharata – pour ouvrir ce qu’il appellera son «cycle du cerveau», avec ce chef-d’œuvre que sera L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

Comme une gorgée de vodka

Mais voici que passent Antoine Vitez et son brio contagieux. Nommé directeur du Théâtre de Chaillot en 1981, il engage Georges comme rédacteur en chef du journal de la maison. Ce marxiste avait tous les dons et sa mise en scène du Soulier de satin de Paul Claudel est un chef-d’œuvre. N’empêche qu’à 50 ans, il ne se remet pas de vieillir et qu’il jalouse Patrice Chéreau, son cadet qu’il estime plus doué. Ces instantanés sont le reflet d’une puissance – de travail, de renouveau, d’imagination, de tourment aussi.

Mais le messager n’est pas seulement un portraitiste lucide qui fait remonter la saveur d’un aparté. Il collectionne les pépites de ses amis, leurs pensées offertes en chapelet au lecteur, comme un post-scriptum, à la suite de chaque chapitre. Ces éclairs en forme d’aphorismes, il les a appelés aveux. Ils stimulent, résistent, fouettent parfois comme une gorgée de vodka.

Une nuit, Pippo Delbono l’appelle. L’artiste italien, dont chaque pièce est une procession élégiaque ou un requiem carnavalesque, est en pleurs. Bobo, l’acteur de sa vie, vient de mourir. Il n’avait pas d’âge, il était sourd et muet, il avait le visage d’un nouveau-né et d’un clown parcheminé. Il était de toutes les fables de Pippo, il était la vulnérabilité et la noblesse même, sans toit ni raison. L’artiste pleure son double démuni. Et dans ses larmes, il entraîne son confident. Le théâtre de Bobo n’est-il pas celui où nos fragilités ne sont plus des tares, mais des attributs de distinction, celui où nos défaites acquièrent une dignité?

Les larmes du Kremlin

Livre des larmes, livre des âmes acérées. Au bout de la ronde surgit le Polonais Krzyszstof Warlikowski, cet écorché aux visions sidérales, ce «prince d’Aquitaine à la tour abolie» qui, en janvier 2010, a bouleversé le public romand avec son (A)pollonia. Georges et lui sont à Moscou. Le premier demande au second: «Qu’as-tu fait aujourd’hui?» Réponse du cadet: «J’ai regardé les larmes du Kremlin.» Il ne pleure pas la fin du communisme, oh que non. Mais il confesse le deuil de l’utopie, ce deuil qui est le legs des révolutionnaires d’antan.

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Georges Banu, 78 ans, est ce pèlerin toujours en vadrouille que l’amour du singulier a délivré de toutes les assignations. Il ne se résume à aucune chapelle esthétique, à aucun courant de pensée. «J’ai été un bon agent de liaison», s’amuse-t-il. Car tel est le trajet et le destin de cet Horatio: il aime sans exclusive; il loue les maîtres qu’il s’est choisis et il les réunit dans ses carnets de bal; il célèbre leur œuvre qui est son histoire et celle-ci est naturellement polyphonique.

Horatio ou le don de la jeunesse. En épilogue, l’auteur se réclame de l’immaturité chère à l’écrivain Witold Gombrowicz. «Je ne me suis jamais considéré comme l’égal de ces créateurs mais toujours comme un jeune homme en train de se former. Eux, ils forment ma galaxie.»

Une grotte aux trésors

Au moment où ces étoiles s’éclipsent, leur messager en transmet l’intelligence et l’énigme. «C’est mon petit patrimoine que j’essaie de transmettre avant de disparaître à mon tour. J’ai passé ma vie auprès de ces artistes et de leurs créations. Cette confiance s’est nouée sur les braises de la dévotion.»

En son salon qui est une grotte aux trésors, le nautonier a la parole fervente. Parfois passe son épouse, Monique Borie – écrivaine elle aussi, spécialiste des fantômes au théâtre –, pour s’assurer que le café ne manque pas. Georges est comme Bobo, comme Pippo Delbono, comme Peter Brook, il est double: il n’a plus d’âge, si ce n’est celui de son désir. L’enfance libertaire de Puck, qui un jour lointain s’est échappé de son cadre, l’anime toujours, pour que le plaisir éclabousse les vestiges du jour.

Récit
Georges Banu
Les Récits d’Horatio
Actes Sud, 290 pages