«L'art est une réponse à la réalité. Ce besoin impératif d'une réponse est peut-être l'essence de la création.» Kantor a 74 ans lorsque, peu avant sa mort en 1990, il rappelle son aspiration. Créateur insatiable, ce Polonais laisse derrière lui une œuvre hybride, marquée par la Seconde Guerre. Peintre, scénographe, metteur en scène, il a beaucoup voyagé, réformant et modelant le théâtre à son image. Dix-huit ans après sa disparition, le Musée Migros de Zurich lui consacre une exposition. Eclairage de son héritage avec Georges Banu, professeur à l'Université Paris III et auteur de nombreux essais sur le théâtre.

Le Temps: Kantor est présenté comme un homme de théâtre lié à la mémoire et à la mort. Pourquoi?

Georges Banu: Kantor monte son premier spectacle, Retour d'Ulysse, en 1944 à Cracovie. C'est du théâtre clandestin car la Pologne est sous occupation allemande. C'est aussi pour Kantor l'acte fondateur. Il devient scénographe et il faudra attendre La Classe morte, en 1975, pour que l'autobiographie retrouve toute sa place dans son œuvre (ndlr: dans cette pièce qui traite du trouble de mémoire, les personnages, liés aux poupées, miment à l'absurde une enfance devenue cauchemar). Sa biographie est celle des citoyens détruits par la guerre. Elle est personnelle et collective. A 60 ans, il abandonne les recherches formelles pour retourner à l'expérience de la mort. Son théâtre, testamentaire, devient celui de la mort. Il lègue ses souvenirs de fils de soldat tué sans être sentimental mais romanesque, grotesque, voire bouffon. La Classe morte témoigne à la fois de l'expérience collective de l'Europe centrale et du destin d'un homme face à la mort.

- Il a fallu trente ans pour que son génie éclate...

- En fait, Kantor est devenu grand quand il est devenu vieux. Il le dit lui-même: il a quitté «l'autoroute des avant-gardes pour emprunter le sentier du cimetière». A ce moment-là, il y a le choc de La Classe morte. Avant, il était un artiste européen d'avant-garde. C'est tout. Le premier spectacle que j'ai vu de lui, c'était en 1974, Les Mignons et les Guenons. Ce spectacle appartenait à l'esthétique habituelle de l'avant-garde, avec ce que cela comporte de qualités et de défauts. Mais, déjà, la présence de Kantor sur le plateau était une surprise.

- Comment le qualifier? Metteur en scène, acteur ou homme de théâtre?

- Il est un artiste à part entière dans la mesure où il invente un univers. Il a réalisé le rêve du théoricien Gordon Craig qui réclamait un metteur en scène disposant de son univers et contrôlant tous les moyens sur le plateau. Kantor est à l'origine de ce que j'appelle les «formes orphelines». Ce qu'il fait avec La Classe morte n'a pas de modèle. Cette création, œuvre de génie, n'a ni passé ni successeur. Elle vient de la Pologne, de sa biographie. Kantor aspirait à une œuvre autonome. Les consignes de l'art socialiste en Pologne voulaient que l'art serve les causes de la nation. L'autonomie exige un art libre de décider ce dont il veut parler. Kantor a voulu un art insoumis. Il fut un rebelle.

- Quel héritage laisse-t-il aux créateurs contemporains?

- Kantor a défendu une vision ouverte de l'art. On peut l'assimiler à l'un des précurseurs de la création hybride actuelle, qui mélange les genres et les moyens d'expression. Son travail avec les objets qui prennent la même place que les acteurs sur scène en est un exemple. Kantor est l'un des pères du post-dramatique, avec la recherche de nouveaux langages métissés. Parmi les artistes influencés, je mentionnerais le chorégraphe Josef Nadj. Il porte la marque de Kantor et de l'Europe centrale.

- L'exposition de Zurich propose de nombreuses peintures. Y avait-il deux créateurs?

- Kantor a été un grand peintre quand il a fait du théâtre. Cet artiste plastique a accompli son œuvre quand il a peint et sculpté avec des matériaux vivants. Il organise les corps sur un plateau selon la logique visuelle d'un peintre, à laquelle il ajoute l'expérience du temps, celle de la musique. Ses peintures sont inscrites dans le tableau de la scène. Ses œuvres sont précises, millimétrées car celles d'un plasticien qui intègre le temps dans sa création.

- Il s'est mis en scène. Etait-ce l'ego surdimensionné du créateur?

- Kantor apparaissait toujours sur scène. Mais il ne faut pas confondre le diktat du metteur en scène, qui interprète une œuvre, avec le sien. Sa dictature est celle d'un artiste à part entière qui crée son univers. Michel-Ange luttait avec le marbre. Lui, il luttait avec les acteurs. Il voulait qu'ils reproduisent les formes visuelles auxquelles il avait pensé. Proust luttait avec les pages raturées pour trouver une phrase; Kantor luttait avec du matériel vivant.