En marge du roman de Lydie Salvayre

Georges Bernanos et la guerre d’Espagne en 1938

«Avant de prendre la plume pour condenser ici quelques-unes des réflexions nées de la lecture des Grands Cimetières sous la lune de Georges Bernanos [Plon, Paris], je voyais mal comment je m’y prendrais pour définir un livre enflammé où le désordre le plus déconcertant s’unit au talent et même à la grandeur.

Maintenant le papier blanc – ce «gouffre à remplir» – s’étale sur la table et la route paraît tracée. Tout d’abord, qui est Georges Bernanos? Un romancier à l’âme ardente, un solitaire en proie à Dieu et qui voudrait que, par une voie ou par une autre, l’humanité retournât à ce Dieu et non pas seulement à cette vague, à cette molle perception du «divin» qui satisfait aux aspirations religieuses atténuées de la plupart. Pour Bernanos, Dieu est en l’homme et non épars dans les apparences du monde. Mais si la créature humaine misérable se propose sincèrement de discerner la présence de Dieu en elle, il faut qu’elle recouvre une âme et non point le semblant de trésor spirituel, l’«ersatz» si l’on veut, qu’une civilisation dévoyée laisse en partage à chacun. […]

En somme, un idéal de croisé, une individualité de feu, une allure héroïque. Mais isolé dans son action et dans sa parole, il n’est pas un homme détaché de la nation puisque la société forme celle-ci et que, précisément, il entend régénérer la société afin qu’elle engendre des êtres forts et sains qui aient la notion de leur divine origine.

Tout cela proféré avec une violence d’apôtre, une franchise jetée en paquet au visage de l’auditeur. Des orateurs de cette catégorie ne mesurent pas le débit de leurs paroles. Ils passent de l’essoufflement à l’inspiration la plus haute. C’est pourquoi, connaissant Bernanos, je ne m’effarouche guère des extraordinaires inégalités des Grands Cimetières. Elles choquent mon amour résolu de la clarté latine; elles blessent ma sensibilité «littéraire» si l’on peut dire. Elles ne sauraient me celer le prix d’un livre qui est à la fois un cri d’indignation et une confession.

La guerre d’Espagne éclate. Bernanos est à Majorque, à quelques distances de Palma, dans un humble village marin. Il a été ulcéré et révolté par des actes de terrorisme commis au début des hostilités par les hommes de Franco. L’Espagnol est cruel et dur à la souffrance. Ce n’est pas l’offenser que de constater une vérité établie et de se souvenir que le sang arabe est pour quelque chose dans ce froid acharnement à faire souffrir et dans ce dédain de la mort. Nous n’excusons pas les sévices des Blancs; nous les déplorons comme une tache à un drapeau que nous voudrions sans reproche. Toutefois, comment M. Bernanos ne sent-il pas qu’il affaiblit aussitôt sa position de chrétien et de témoin impartial en ne faisant pas la moindre mention des massacres d’innocents, de prêtres, de carmélites commis par les Rouges aux ordres soviétiques? Pourquoi condamne-t-il la seule intervention de l’Allemagne et de l’Italie [en faveur des nationalistes] en ignorant systématiquement celle, non moins effective, de Moscou [en faveur des républicains, comme Bernanos lui-même] ? Et pour quels motifs ferme-t-il les yeux jusqu’à ne voir dans le soulèvement franquiste qu’un simple «pronunciamento» là où une idéologie politique en affronte, tragiquement, une autre: la plus périlleuse précisément pour les valeurs spirituelles que M. Bernanos n’a cessé de révérer?

C’est cette insuffisante façon de raisonner qui m’a poussé tout à l’heure à user du mot «désordre». Car s’il est légitime de condamner la guerre et, à plus forte raison, la guerre fratricide, il est en revanche absurde de divaguer à son sujet et de faire preuve d’un aveuglement de partisan […]. »

« Pas la moindre mention des massacres d’innocents, de prêtres, de carmélites commis par les Rouges aux ordres soviétiques »

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