Genre: philosophie
Qui ? Georges Canguilhem
Titre: Ecrits philosophiques et politiques 1926-1939
Œuvres complètes, tome 1
Chez qui ? Vrin, 1033 p.

On peut saluer comme un événement dans le monde philosophique francophone la parution du premier volume des Œuvres complètes de Georges Canguilhem, qui en comportera six. A ce jour, Georges Canguilhem pouvait passer pour un «accoucheur de l’ombre»: un professeur de philosophie plus connu par les illustres élèves qu’il a eus (Foucault avant tout) que par son œuvre propre.

Incontestablement, cet imposant volume vient corriger le tir: Canguilhem ne fut pas seulement un excellent maître, il fut un philosophe rigoureux, original par bien des aspects, et politiquement plus courageux que nombre de ses contemporains.

Ce volume comprend des textes s’étendant de 1926 à 1939, de nature très diverse. Ses réflexions sur la technique, par exemple, sont du plus haut intérêt («L’essor de la pensée scientifique a pour condition l’échec de la pensée technique», par quoi Canguilhem souligne le caractère créateur de la technique). On relèvera particulièrement – époque oblige –, outre ses interventions philosophiques toujours marquées par une grande clarté, ses textes politiques. Futur résistant, Canguilhem, lui-même disciple d’Alain, a été un défenseur sans concession du pacifisme entre les deux guerres, ce dont témoigne ici entre autres une lettre mordante à Paul Valéry, en réponse à un discours que ce dernier adressa au maréchal Pétain en 1931.

Ce premier volume est préfacé par un autre des élèves de Canguilhem, Jacques Bouveresse, bien connu de tous les spécialistes pour ses remarquables travaux pionniers sur Wittgenstein et pour l’ensemble de son œuvre en philosophie des sciences. Nul mieux que lui, en France, ne pouvait réévaluer la portée philosophique de son maître. C’est pourquoi on ne peut manquer de regretter que les longues pages qu’il lui consacre ici, aussi bien informées soient-elles, constituent toutefois une curieuse présentation, non de la vie et l’œuvre de Canguilhem, mais de Canguilhem dans le miroir de Bouveresse; se mélangent alors étrangement, dans une sorte d’égologie indirecte, le biographique de l’autre et l’autobiographique de soi. Un peu comme quand Bernard-Henry Lévy ne parlait de Sartre que pour mieux parler de lui-même. C’est évidemment un comble ironique, quand on connaît le parcours de Bouveresse, premier combattant des jadis «Nouveaux philosophes».