Deux hommes sont morts. L'un avait 85 ans. L'autre 82. L'un avait une silhouette dégingandée; et un ton ironique, un sourire distant, une voix nasale reconnaissable entre mille, qui fut entendue mille et mille fois sur toutes les chaînes de radio de France, et même en Suisse. L'autre était plus rond, avec un sourire communicatif, une chaleur un peu gesticulante, une mèche rebelle et des lunettes sur le front. L'un s'appelait Georges de Caunes. L'autre Marcel Jullian. Quand meurt un homme que l'on connaît, le passé défile en bloc – ce qu'il a vécu et ce qu'on a vécu avec lui. Lorsque meurt un homme que l'on ne connaît pas, ou plutôt, que l'on connaît seulement par ce qu'il a fait, on se souvient de son temps qui fut peut-être le nôtre. Que dire de ces deux hommes que la mort brusquement rapproche, alors qu'ils ont traversé le demi-siècle passé en parallèle?

Des images et des sons reviennent. La voix de Georges de Caunes, sur Europe 1, au début des années soixante. Il avait décidé de tenter l'expérience de la solitude. D'aller vivre un an sur une île déserte, dans le Pacifique, comme Robinson. Une île, c'est beaucoup dire, l'îlot Eiao, où il était avec sa chienne Eder. Au fil des jours, et de ses interventions, on comprend que ce n'est pas drôle, que ce n'est pas le paradis, et que la solitude est lourde. Il tombe malade. Il doit renoncer au bout de quatre mois. Il revient. On le voit sur les magazines, avec ses joues creuses et sa barbe. Toujours distant et ironique. Très fatigué.

Georges de Caunes avait la bougeotte. Il est au Tibet, après la guerre. Et trois fois dans les glaces du Grand Nord avec Paul-Emile Victor. Puis en Amazonie. Toujours avec ses appareils photo, en noir et blanc pour les quotidiens, et en couleur pour Paris-Match. En revenant du Groenland, il passe par Copenhague où est réfugié Louis-Ferdinand Céline, vieux collabo aigri et ancien grand écrivain. Il le rencontre; et le trouve sinistre. Il ne fait rien de cette rencontre. «On ne tire pas sur une ambulance», dit-il. Georges de Caunes était journaliste. Il avait fait partie de la première équipe du premier journal de la télévision française en 1949. Il a présenté le 20 heures de 1963 à 1966 (écarté pour avoir participé à des publicités). Il a dirigé le service des sports de TF1, commenté les matchs de rugby, épousé plusieurs fois; il est père d'Antoine de Caunes et grand-père d'Emma. Etes-vous fier de ce que fait votre fils, lui demande-t-on. «Dans la famille, on n'est pas fier, on est content», répond-il.

C'est une phrase qu'aurait pu prononcer Marcel Jullian, écrivain, éditeur du général de Gaulle, chroniqueur, et lui aussi homme de télévision. Il a dirigé Antenne 2 (devenue France 2) lors de sa création en 1975. Il a été à l'origine de l'émission littéraire Apostrophe de Bernard Pivot, et du Grand Echiquier de Jacques Chancel où l'on jouait encore de la musique classique à une heure de grande écoute. Il a écrit des scénarios et des dialogues de films et de séries télévisées. Les rois maudits à la télévision. Au cinéma, Le Corniaud, La Grande vadrouille, Le Cerveau, La Folie des grandeurs, de Gérard Oury par exemple. Un homme sérieux qui ne se prenait pas au sérieux. Il a été éditeur, chez Plon et chez Julliard d'abord, avant de fonder sa propre maison d'édition. Il a dû quitter la télévision à la fin 1977. Trop dérangeant, dit-on.

C'était le temps du noir et blanc. Pour Georges de Caunes quand il était au journal de 20 heures, celui de la «voix de la France». Mais Il y mettait la distance et disait que, comme dans le patinage artistique à l'époque, il y avait les figures libres et les figures imposées. Il paraît que de Gaulle aimait son impertinence. Et qu'il aimait aussi l'indépendance de Marcel Jullian. Drôles d'hommes, qui étaient au cœur d'un système de communication radiotélévisé dont beaucoup trouvaient qu'il était à la solde du pouvoir. Et qui ont passé plusieurs fois leur chemin. Quand Marcel Jullian dirige la deuxième chaîne, il est le garant de sa liberté et il confie les informations à un personnage intraitable, Pierre Desgraupes.

Il y avait, jusqu'aux années 1970, bien moins d'images qu'aujourd'hui. Elles tiraient leur force de leur rareté. On a l'impression aujourd'hui que cette rareté était un obstacle à la fantaisie. Et l'on regarde avec un certain sourire les documents conservés par l'Institut National de l'Audiovisuel. A l'époque, si beaucoup grognaient contre la télévision d'Etat, tout le monde croyait à sa fonction éducative. Du divertissement, oui, mais édifiant. Ce n'était pas toujours léger. Mais la vie de Georges de Caunes et de Marcel Jullian, leur insatiable mobilité, leur faculté de partir-revenir inlassablement, leur capacité de rester eux-mêmes, dans l'image et dans l'écriture, corrige le souvenir de cette télévision d'avant le câble, le satellite, et le monde entier en direct.

A la fin des années 1980, Georges de Caunes s'installe dans une cage au zoo de la Palmyre, près de Royan sur la côte Atlantique, pour attirer l'attention sur le sort des animaux, et pour «jeter sur les hommes le même regard qu'eux». «Evidemment, on court le risque de ne pas être compris, mais ça fait partie du jeu», expliquait-il. Jouer sa propre partie au risque d'être incompris, c'est sans doute l'attitude commune de Georges de Caunes et Marcel Jullian, et sûrement la meilleure manière d'être «content» de sa propre vie.