Dans les pages de son journal clandestin, l’écrivain et philologue allemand Victor Klemperer (1881-1960) a témoigné au jour le jour de la vie d’un juif à Dresde, entre 1933 et 1945, sous la dictature nazie. Il date l’enchaînement vertigineux des interdictions: le retrait de leurs droits civils aux juifs (17 septembre 1935), de leur permis de conduire (6 décembre 1938), la défense qui leur est faite d’écouter une radio étrangère, sous peine de mort (11 février 1940), l’interdiction d’utiliser un téléphone (11 août 1940), d’acheter du lait (1er mars 1941) de se déplacer en bus (18 septembre 1941)… Mais aussi l’interdiction de porter des vêtements chauds en plein hiver (13 janvier 1942) ou encore celle d’acheter des fleurs (16 mars 1942).

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Victor Klemperer note les coups reçus, l’impossibilité de trouver des allumettes, du pain, la privation de ses lunettes ou de son chat, qu’il doit faire euthanasier (interdiction pour les juifs de posséder un animal domestique, 15-19 mai 1942). A chaque page, il relate ses émotions, bouleversant le lecteur.

Répondre à la dictature

Dans Le Témoin jusqu’au bout, le philosophe français Georges Didi-Huberman aménage un chemin dans le touffu journal de Klemperer et le met en perspective. La première violence, c’est peut-être celle d’être défini comme «différent». «Klemperer se fichait de la religion. Il avait épousé une protestante. Ce sont les antisémites qui l’ont défini comme juif. Lui se sentait Allemand», explique Georges Didi-Huberman à la table du café parisien où il nous a donné rendez-vous. «Son journal éclaire la Shoah par le prisme des détails, montre comment un régime totalitaire déforme la langue de tout un peuple, mais aussi comment une écriture anti-totalitaire peut lui répondre, jour après jour.»

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Pour le philosophe et historien de l’art, l’Histoire se dit aussi par l’émotion, qu’il faut considérer comme un «document». «L’Histoire est faite de choses grandes mais aussi de choses minuscules. Il faut s’intéresser aux choses minuscules. Souvent, les philosophes adoptent une position en surplomb, mais ce surplomb coupe du corps, de l’affect, de tout ce qui fait la nuance de l’être. Il faut s’éloigner un peu de son sujet, bien sûr, mais aussi se rapprocher, avoir une double distance. Je suis souvent en polémique avec les idées faussement radicales, les idées absolues; j’aime le chatoiement des particularités, des singularités.»

Faits d’affects

Si Klemperer est connu pour son étude sur la langue du Troisième Reich, Lingua Tertii Imperii, devenu, depuis sa parution en 1947, un classique de la littérature de survie au totalitarisme, le monde n’a pris la mesure de l’importance de son journal que tardivement. Il a fallu attendre 1995 pour qu’il soit publié en allemand. «En Allemagne de l’Est, il n’était pas bien vu parce qu’il était critique avec Staline, analyse Georges Didi-Huberman. Mais c’est surtout parce que ces pages sont pleines d’affects, et que l’affect est dévalorisé, considéré comme pas assez viril.»

C’est cette émotion, souvent méprisée par les philosophes et les historiens, qui intéresse Georges Didi-Huberman. Le Témoin jusqu’au bout fait ainsi partie d’un vaste projet sur les «faits d’affects», qui comprend un essai sur Emanuel Ringelblum et les papiers du ghetto de Varsovie, Eparses (Minuit, 2020). Un chantier entrepris dès 2016 avec un livre et une exposition sur les soulèvements populaires (Soulèvements, Gallimard et Jeu de Paume).

Survivance des fantômes

Avec le recul, «faits d’affects» pourrait être le sous-titre de tous les essais du philosophe, 35 livres parus aux Editions de Minuit, depuis 1985, une trentaine chez d’autres éditeurs, depuis 1982, soit quarante années de recherche.

Plus jeune, Georges Didi-Huberman envisageait une carrière au théâtre (au début des années 1980, il a été engagé comme dramaturge à la Comédie-Française). Puis il est parti vivre en Italie, entre 1984 et 1989, avec l’intention d’étudier des images saintes, à savoir «les images miraculeuses qui pleurent ou qui saignent». Depuis, il n’a cessé de prendre au sérieux deux choses souvent négligées par les intellectuels: les images et les émotions, que ce soit en écrivant sur l’hystérie, le peintre Fra Angelico, des artistes contemporains ou les images de la Shoah, creusant les thèmes de la trace, de la survivance et des fantômes.

Table de couturier

Dans son bureau, il travaille sur une grande table de couturier. Il rédige des fiches, recopiant les auteurs avec lesquels il dialogue. Puis il opère un montage entre ces citations, à la manière d’un cinéaste. Son discours se construit ainsi. «Les mains pensent, les mains travaillent. Je suis un artisan», explique-t-il. Peut-être peut-on y voir l’influence de son père, artiste peintre à Saint-Etienne, qu’il aidait, lorsqu’il était enfant, en nettoyant ses pinceaux. «J’ai développé une technique de mémoire à l’adolescence et je n’ai pas cessé de l’utiliser. Elle passe par le papier et l’encre. Le crayon.» Pendant l’interview, il écrit sur un papier: «Pas de surplomb.» Citer devient sous sa plume un acte de création, un outil pour mettre en lumière, donner sens, révéler les émotions à l’œuvre dans les textes.

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Les poèmes de Goethe

Nombre d’auteurs auxquels il revient, comme Walter Benjamin ou l’historien de l’art Aby Warburg (dont il est l’un des spécialistes), sont Allemands. Beau paradoxe, pour un philosophe qui ne parle pas la langue de Goethe. «Mon rapport à l’Allemagne a été très compliqué. J’ai refusé une bourse Humboldt pour ne pas aller à Munich, lorsque j’étais jeune.»

Les années passant, grâce à des amis, il se rendra en Allemagne pour donner un cours sur l’histoire des images d’Auschwitz, «une des plus belles expériences pédagogiques de ma vie», confie-t-il. Il est aujourd’hui traduit et distingué par plusieurs prix prestigieux outre-Rhin. «Là-bas, je parle en anglais. J’ai voulu apprendre l’allemand au lycée, mais ma mère me l’a interdit. D’un côté je lui ai obéi, de l’autre tout ce qui m’intéresse est en langue allemande…» Sa mère est morte lorsqu’il était enfant. Près de cinquante ans après sa disparition, il a découvert, à son grand étonnement, qu’elle parlait l’allemand. «Elle aimait réciter des poèmes de Goethe, un de ses cahiers d’écolière en témoigne.»

La transmission silencieuse

Klemperer, lui, a décliné les propositions qui lui avaient été faites de quitter l’Allemagne lorsque c’était encore possible pour trouver refuge en Angleterre ou aux Etats-Unis. Il n’a jamais renié sa langue, devenu l’outil de la dictature. «La langue n’est pas coupable, ce qui est coupable, c’est l’usage qu’on en fait», commente Georges Didi-Huberman.

Lui-même a été coupé de sa langue et de son histoire familiale. «J’ai mis beaucoup de temps à savoir dans quel convoi mes grands-parents avaient été emmenés, quand ils avaient été gazés et où… Faire de l’histoire est une façon d’essayer de se représenter ce qui a eu lieu. On n’y parvient jamais totalement. L’affect contribue à cette transmission.» Sa mère ne lui a pas parlé de la guerre, de l’antisémitisme, ni de la Shoah. «Très souvent, lorsqu’on n’arrive pas à dire, on se tait. Mais ce silence-là est affecté, il est affectif, lui aussi. Dans le refoulement, les affects passent tout de même.»

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En nous proposant de (re)lire Klemperer, c’est indirectement les dangers contemporains que le philosophe éclaire: «Je sens tout autour de nous la fascisation de la langue. Cela m’effraie. Il suffit d’écouter par exemple les discours actuels de l’extrême droite française sur les années 1940. L’histoire est là, dans le présent, elle persiste. Klemperer est un outil pour le comprendre.»

Georges Didi-Huberman, «Le Témoin jusqu’au bout». Essai. Minuit, 150 p.


Lire un extrait avec Payot

Le temoin jusqu'au bout

Georges Didi-Huberman

Les Editions de Minuit, 160 p.

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