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Georges Duby: le récit de soi, histoire ou roman?

L’«ego-histoire» du grand médiéviste, parue en 1987, avait une sœur cachée, qui ressurgit aujourd’hui

Genre: essai
Qui ? Georges Duby
Titre: Mes Ego-histoires
Edition de Patrick Boucheronet Jacques Dalarun
Chez qui ? Gallimard, 160 p.

 

 

C’est l’histoire d’un garçon qui devient historien. Pas n’importe lequel: celui qui, le premier, remanie de fond en comble notre compréhension du Moyen Age – les structures socio-économiques du monde paysan, la place des représentations mentales dans le système féodal, le rôle des femmes, les rapports entre l’art et la société. Celui, aussi, qui chevauche en pionnier la grande vague d’engouement public pour l’histoire médiévale dans les années 1970, élargissant son audience jusqu’à faire de la télé (avec la série Le Temps des cathédrales, 1980), sans jamais déroger aux exigences savantes – sans vulgariser.

 

Un jour, un collègue lui demande de raconter sa vie comme si elle était elle-même un objet d’histoire. On veut savoir, en particulier, pourquoi le garçon est devenu historien. L’homme explique, en gros, qu’il n’a pas fait exprès. «L’histoire? Pourquoi pas? Nulle vocation en vérité.»

Une ego-histoire de Georges Duby, à vrai dire, était déjà connue depuis 1987. L’historien Pierre Nora, inventeur du concept, publie cette année-là les textes de sept confrères et consœurs qui se sont prêtés à l’exercice (cela deviendra un genre, les historiens romands s’y emploieront en 2003*). Lorsque Duby, décédé en 1996, devient à son tour un objet d’étude pour d’autres chercheurs, une version antérieure de son ego-histoire refait surface, dans les gigantesques fonds d’archives qu’il a laissés. Cette variante inédite, datée de 1983, est plus introspective, plus romanesque, un rien moins pudique en matière de ressenti – et elle est écrite à la troisième personne. C’est l’histoire du dénommé «G. D.»…

Tranquilles vertiges

L’ouvrage publié ces jours contient les deux versions du récit, enrichies d’un essai de Patrick Boucheron** (médiéviste éminent et grand «dubyologue»), ainsi que de deux textes (l’un d’alors, l’autre d’aujourd’hui) de Pierre Nora. Le récit lui-même et l’écart entre ses deux versions éclairent quelques questions essentielles sur ce que sont l’histoire et la mémoire, la recherche et la fiction, les sciences sociales et le roman. Le tout suscite, au passage, quelques tranquilles vertiges.

L’histoire commence par les noces des parents: un père «bressan de Paris», une mère vraie Parisienne, bien que transplantée d’Alsace, «toute de prime saut, aimant le jeu, riant sous cape», vaguement croyante, «mais d’une religion plutôt mérovingienne et frivole». Première Guerre mondiale: Duby père la passe «à l’abri de l’arsenal», occupé à fabriquer des ceinturons et des cartouchières. «Ainsi, par hasard, le père échappa à la tuerie et le fils dont je parle put naître.» Le fils: G. D.

Hasard: l’«enchaînement de hasards heureux» est l’un des fils conducteurs du texte, intitulé, dans la version de 1987, «Le plaisir de l’historien». L’historien n’y apparaît pas en démiurge de son brillant destin, ni en chercheur obsédé par son sujet (y a-t-il du plaisir dans l’obsession? Il faut sans doute en douter). G. D. se laisse plutôt porter, il s’épanouit là où il tombe, ou là où on l’aiguille. Il veut enseigner, écrit-il: «Mais quoi?» Il s’orienterait bien vers la philosophie. On le détourne vers l’histoire, jugeant qu’il lui faut «se colleter avec du plus concret». Le Moyen Age? Il le laisse en dernier dans ses études, comme si c’était «pour la bonne bouche», mais «non par goût, par hasard».

A l’Université de Lyon, qu’il fréquente, les historiens sont encore pour la plupart attachés à une conception «étriquée» de l’histoire, avec un «souci presque exclusif de l’événement politique et militaire», visant «à mettre en relation de causalités linéaires de petits faits vrais»: une histoire qui ne paraît ni «charnue» ni «enthousiasmante». Ce sont les géographes, alors à la pointe des sciences sociales, qui font découvrir à G. D. l’histoire renouvelée de l’école des Annales, celle de Lucien Febvre, de Marc Bloch et de Fernand Braudel, dont il deviendra l’un des continuateurs.

Déterminations innombrables

Les exercices géographiques, écrit Duby, seront à l’origine de sa méthode d’historien, «fondée sur l’idée qu’une société forme un tout». Une société est faite, en effet, de «déterminations innombrables, dont il serait vain de se demander laquelle prend le pas sur les autres, puisque seules importent les interférences et connexions». En ­particulier, «dans toute activité humaine se trouvent indissociablement imbriqués ce qui est du matériel et ce qui n’en est pas, ce qui est de la nature et ce qui est de la culture». Marxien sans être marxiste, Duby ouvre sa discipline aux apports de l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss ou Maurice Godelier, à ceux de la sociologie critique de Pierre Bourdieu. Sans oublier de laisser une place au désir des autres, auquel il emboîte volontiers le sien: «Il est désormais connu que tu ne travailles que sur commande», lui écrit Pierre Nora…

Revenons à l’enfance. Si l’influence du père se traduit en une représentation fantasmatique de l’historien en artisan, celle de la mère est désignée comme la source décisive de quelques tournures de l’esprit. Il en va ainsi de l’inclination, qu’il dit tenir d’elle, «à l’irrespect tendre, enjoué». Pareil pour l’«indifférence» et la «légèreté» maternelles à l’égard de la religion: des attitudes grâce auxquelles les «critiques à l’égard des prêtres» demeureront «raisonnables», «plus goguenardes que rancunières» chez l’historien, qui «se refuse aujourd’hui encore à se dire incroyant». (Comme on le constate tous les jours en France trente ans plus tard, loin d’une laïcité détachée qui aurait pour effet d’atténuer les croyances, la laïcité de combat en vigueur aujourd’hui exacerbe au contraire le fait religieux.)

Du tout jeune âge de G. D., il faut retenir enfin l’importance du paysage vécu. «Cette enfance fut emprisonnée dans le Paris le plus resserré», écrit-il. En province, en revanche, «chaque été, c’était la délivrance», l’assouvissement de «l’incoercible désir de courir dans l’herbe».

Disparition de l’enfance

Mais voilà: toute cette enfance disparaît en 1987 de la version définitive du texte. Pourquoi? Duby abandonne la troisième personne, écrit-il, «craignant de sembler affecté». Il refrène ses poussées littéraires: tiraillement constant, chez lui, entre le soin de l’écriture («Une large part du temps que je consacre à mon métier se passe en exercices de style», déclarait-il quelques années plus tôt) et ce que Patrick Boucheron appelle le «travail de sa désécriture» au profit d’une «morale de l’exactitude». Il avoue sa méfiance, enfin, vis-à-vis de soi-même, persuadé que «sans en être conscient, je truque, que je bricole mes souvenirs, qu’ils se sont d’eux-mêmes bricolés tandis que je menais ma vie».

Roman médiéval

Cela se peut, en effet. Il se peut également que l’historien projette l’univers de ses recherches sur le déchiffrement de son parcours. Ainsi des impulsions à l’action qui, pour le personnage G. D., semblent venir de l’extérieur: «C’est comme un roman d’apprentissage, et particulièrement dans sa forme médiévale où le héros chevaleresque se voit jeté dans l’aventure», note Patrick Boucheron. Ainsi, aussi, de sa vision de la mobilité sociale: pense-t-il à sa famille lorsqu’il décrit «la capacité des élites paysannes à se glisser dans les interstices de l’étagement social»? Ou à l’inverse, ne peut-il «plus voir sa famille qu’à la lumière de la société féodale?» Duby lui-même avait répondu à sa façon en 1980: «Ce que j’écris, c’est mon histoire, c’est-à-dire que c’est moi qui parle et je n’ai aucune intention d’occulter la subjectivité de mon discours.»

Présente en 1983, évacuée en 1987, est-ce que la part de l’enfance importe? Oui et non. Pour le Duby historien du Moyen Age comme pour le Duby historien de soi, le déterminisme (le «retentissement des sensations enfantines», par exemple) est un réseau d’interconnexions plutôt qu’un rouleau compresseur. De même, comme il le relève pour la période où sa carrière s’envole après-guerre, «ce parcours individuel s’est en grande partie développé sur un fond de très vive expansion générale, laquelle en ce pays, trente ans durant, entraîna tout». Lorsqu’il écrivait ces lignes, cette expansion et cet entraînement, c’était fini.

* «Ego-histoires. Ecrire l’histoire en Suisse romande» (Neuchâtel, Editions Alphil, 2003). ** Sous la direction de Patrick Boucheron et de Jacques Dalarun paraît simultanément «Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives» (Gallimard).

 

 

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