Cinéma

Georges Méliès ou la face retrouvée de la Lune

Magie de la technologie mariée à l’amour du cinéma. Les quatorze minutes de ce qui en son temps (1902) a été le plus long film jamais réalisé jusque-là, resurgissent aujourd’hui, dans une version coloriée qu’on croyait perdue à jamais

La pointe d’un obus plantée dans l’œil de la Lune. Il aura suffi de cette image pour faire du Voyage dans la Lune le film muet le plus célèbre de l’histoire du cinéma. On peut ne pas être aux faits de l’œuvre pionnière de son réalisateur, Georges Méliès. On peut aussi avoir laissé filer Hugo Cabret de Martin Scorsese, qui rend un hommage poétique à son ancêtre. Soit. Mais cet œil rendu borgne par des spationautes conquérants est inscrit dans le patrimoine collectif. Les quatorze minutes de ce qui en son temps (1902) a été le plus long film jamais réalisé jusque-là, resurgissent aujourd’hui, dans une version coloriée qu’on croyait perdue à jamais. Ce retour, visible désormais en DVD, tient du miracle. Il est en partie le fruit d’aléas qui ont révélé l’existence de la bobine, et le résultat de l’acharnement d’une poignée de passionnés têtus, qui ont travaillé pendant de longues années pour réanimer une œuvre moribonde.

Car ce voyage en couleurs, dont on ne connaît aucune autre copie, a failli s’achever très mal. Jusqu’en 1993, on le croyait même perdu. Il y a dix-huit ans, donc, le film refait surface grâce à un conservateur de la Cinémathèque de Barcelone (Cineteca de Catalunya), où l’œuvre venait d’être déposée. Le donateur du film demeure introuvable. Il s’avérera plus tard qu’il est décédé. L’institution espagnole, elle, se rend vite à l’évidence: l’état pitoyable de la bobine ne permet aucune intervention de sauvetage. La restauration paraît impossible. L’histoire aurait pu s’arrêter là, dans une impasse infranchissable, si la Cineteca n’avait pas proposé un échange à Lobster Films, société française qui collecte, restaure et diffuse des films perdus. Un vieux film catalan détenu par les Français contre le bijou abîmé de Georges Méliès: voilà les termes du marchandage. L’accord est vite trouvé, Méliès retourne en France en 1999.

Serge Bromberg est un des artisans de l’échange. Avec Eric Lange, il partage une passion pour le cinéma des origines, au point d’en avoir fait son métier en fondant Lobster Films. Quand il n’est pas accaparé par la direction artistique du Festival international du film d’animation d’Annecy, il scrute, soigne et diffuse des œuvres d’un autre temps. Son investissement pour sauver Le Voyage dans la Lune est, de son propre aveu, un grand fait d’armes dont il tire fierté.

Son chemin a été long. Pendant trois ans, il a soumis la bobine retrouvée à un traitement chimique très agressif, qui a permis de la décoller petits bouts par petits bouts. «Il faut savoir que pendant les soixante premières années du cinéma, un âge qu’on qualifie de «ciné-nitrate», les pellicules avaient deux caractéristiques ennuyeuses, explique le collectionneur. Elles étaient tout d’abord hautement inflammables. Des films comme Inglourious Basterds de Quentin Tarantino ou Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore ont fait de cette dangereuse propriété un filon narratif. L’autre problème vient de l’instabilité chimique des pellicules. En règle générale, il suffit de quelques dizaines d’années pour que les pellicules se détériorent et se transforment en une sorte de pâte colleuse.»

Le processus de délitement est connu. Mais son action inéluctable est plus ou moins agressive selon la qualité des bobines et l’état de leur conservation. La plupart des œuvres des frères ­Lumière, par exemple, celles réalisées entre 1895 et 1900, résistent au temps. Par contre, le négatif original des Enfants du paradis, tourné en 1945 par Marcel Carné, est presque entièrement décomposé aujourd’hui. Et Le Voyage dans la Lune? Il a réservé une surprise de taille. «Ce qui, en regardant les bords de la bobine, semblait être une copie totalement perdue, était à notre grand étonnement en bon état pour un peu plus que 90%», s’exclame Serge Bromberg.

La véritable restauration demeure pourtant une chimère. En 2002, Lobster Films doit se contenter de photographier, image après image, tout le négatif du film. La société pérennise ainsi un support voué à l’autodestruction lente, mais elle ne dispose pas d’outils technologiques pour recomposer en temps raisonnable la totalité de l’œuvre. Serge Bromberg: «Début 2003, nous avions réuni les pièces d’un grand puzzle. Il faut penser qu’à cette même époque il fallait entre 15 et 20 minutes pour saisir avec précision chaque image. Le Voyage dans la Lune en compte 13 795. A ce rythme, il nous aurait fallu dix ans pour venir à bout de la restauration.» Alors, en attendant des temps plus propices et des moyens appropriés, l’opération est mise en jachère. Elle est définitivement relancée en 2010, sept ans plus tard. De nouveaux ­logiciels ont fait leur apparition entre-temps. Les ingénieurs en audiovisuel peuvent donc se pencher sur le cas Méliès.

Une équipe de cinq spécialistes s’attelle dès lors à la réanimation du film. Des laboratoires en France et aux Etats-Unis recomposent les morceaux du puzzle. Les parties trop abîmées sont remplacées par le noir et blanc, qui sera à son tour colorié. Deux institutions actives dans la conservation du patrimoine (la Fondation Groupama Gan pour le cinéma et la Fondation Technicolor) rejoignent la troupe en apportant un soutien crucial dans la promotion et le financement de la restauration. Il y a enfin le groupe Air pour apporter son savoir-faire musical. Le duo versaillais est choisi pour imaginer une bande originale du film*.

En 2011, le nouveau Voyage dans la Lune est enfin prêt. Son retour est triomphal: 150 ans après sa naissance, Méliès part à la conquête du Festival du film de Cannes, en ouvrant la manifestation. Une parenthèse rétro qui a marqué Serge Bromberg, présent à la projection: «Les équipes de Cannes et le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand ont voulu affirmer très fort l’aura du 7e art en France, l’importance de son histoire. La projection du Voyage rappelle un fait important: il n’y a pas de vieux films et des nouveaux. Il n’y a que deux sortes de films: les bons et les autres.»

L’ultime étape de la restauration, celle décisive, a entraîné des coûts que Serge Bromberg chiffre à environ 500 000 euros. «Il faut encore ajouter tout le travail en aval, réalisé depuis 1999. Il n’a comporté aucun échange d’argent. Tout a été fait à l’énergie, dans un élan passionné. Mais on peut estimer le budget de l’opération à 1 million d’euros.»

Avec Hugo Cabret de Scorsese, le Voyage dans la Lune a donné à Georges Méliès une nouvelle jeunesse. Son 150e anniversaire est une aubaine pour le collectionneur Serge Bromberg: «Le film de Scorsese, dans son ambition artistique et dans sa volonté de ­toucher un public large, a fait découvrir Méliès à une quantité innombrable de gens. De notre côté, nous avons réalisé un rêve: après avoir touché aux œuvres de Chaplin, d’Henri-Georges Clouzot et d’autres grands artistes, nous pouvons partager avec des cinéphiles du monde entier le premier chef-d’œuvre du cinéma de science-fiction.»

«Le Voyage dans la Lune» bio d’un film

1er septembre 1902 Le film de Georges Méliès sort en salles. Sa trame s’inspire de Jules Vernes (De la Terre à la Lune) et de H. G. Wells (Les Premiers Hommes dans la Lune). Il est projeté partout dans le monde et connaît un succès retentissant.

1993 Une copie coloriée du film est déposée par un anonyme à la Cinémathèque de Barcelone.

1999-2002 Première phase de la restauration de la bobine: décollement de la pellicule et saisie des images.

2010-2011 Seconde phase de la restauration. Composition de la BO par Air.

Mai 2011 «Le Voyage dans la Lune» ouvre le 47e Festival du film de Cannes.

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Martin Scorsese

Dans «Le Figaro» du 8 décembre 2011

«On descend tous de Méliès! Avec lui, on remonte aux origines du cinéma, à l’invention des effets spéciaux. Steven Spielberg, George Lucas, James Cameron sont ses héritiers directs»
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