Comment c'était «être enfant» avant? «Le Temps» a interrogé quatre aînés romands sur leurs tout premiers souvenirs. Retour aux années de guerre et d'après-guerre qui ne connaissaient ni les voitures, ni la surconsommation.

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Un petit paradis. Où, sur les hauts de la ville, des vaches paissent dans le pâturage, des milans noirs planent dans le ciel et des couleuvres coulissent dans l’étang qui borde la terrasse. C’est peu dire que Georges de Montmollin, 75 ans, savoure son quotidien. «Depuis tout petit, la nature a toujours été mon repère, mon abri. Ici, enfant, j’ai élevé des lapins, construit des cabanes, découvert des grottes», raconte cet ingénieur en informatique qui a grandi à côté de la maison de Friedrich Dürrenmatt.

«On ne menait pas la vie de château, mais chacun des cinq enfants avait sa chambre», se souvient ce fils de chirurgien cultivé. Une exception, pourtant: «A 13 ans, j’ai cédé la mienne à un pasteur venu du Cameroun avec sa femme. Le premier bébé noir de Neuchâtel est né chez nous!» Portrait d’une Neuchâtel éduquée et bienveillante

Lettres de noblesse

Contrairement aux trois seniors précédents de notre série d’été, tous issus d’un milieu populaire, Georges de Montmollin a des lettres de noblesse. Ses deux grands-pères étaient médecins et, surtout, sa mère est une descendante des Merveilleux, famille aristocratique qui a façonné le destin de la région. La magnifique propriété de 15 000 m² abritant la maison familiale vient d’ailleurs de cette souche bien dotée. Et la mère de Georges, réformée elle aussi, avait à cœur d’adoucir le quotidien des moins bien lotis. «Plusieurs fois par année, un sans domicile fixe venait manger chez nous. Je me souviens qu’il avait souvent les mains gelées.»

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La maison? Des anciens corps de ferme transformés progressivement depuis 1740 en une bâtisse imposante. Dans la cuisine, on peut encore apprécier l’évier d’origine, qui semble pris dans la pierre. Un passe-plat à l’ancienne témoigne du statut éduqué de cette famille qui prenait ses repas dans la salle à manger. Mais la simplicité, cette politesse protestante, restait la loi. «Nous n’avions de la viande que le dimanche, un rumsteck ou une poule au pot, et des oranges seulement à Noël. Le reste de l’année, nous mangions les fruits et légumes de saison», témoigne Georges en nous servant, ce jour caniculaire de juin, une salade croquante, des poireaux et haricots de son potager.

J’allais faucher l’herbe chez les Dürrenmatt, on les aimait bien

Que des culottes courtes

Pareil pour les vêtements. «Nous étions tous en culotte courte, même l’hiver. Je me souviens avoir été la cible de boules de neige des élèves plus âgés et d’avoir été accusé par les profs de «provoquer le désordre». J’aurais rêvé avoir des pantalons longs, mais ma mère détestait ça. A la rigueur, des pantalons golf, façon Tintin…»

Le retraité n’a pas vécu ses premières années dans ce paradis haut perché. «Avec mes deux frères et deux sœurs, nous avons d’abord habité dans plusieurs lieux entre Neuchâtel et Lausanne pour les besoins professionnels de mon père chirurgien. Nous sommes arrivés ici en 1953, j’avais 7 ans. Entre les cabanes dans les arbres, les lapins que j’ai élevés et les grottes qu’on a occupées en bande, la nature a tout de suite été mon élément clé.»

L’école? Juste un «à-côté»

Au point où ce retraité, pourtant cultivé et raffiné, estime que l’école n’a été qu’un «à-côté». «J’ai vécu un train de vie de ferme. Avec les foins, la vache qui nous donnait du vrai et bon lait, contrairement au lait écrémé qui commençait à se standardiser et hérissait mon père. Plus tard, on a eu des moutons et ces lapins, des géants blancs, que j’ai élevés et que je n’arrivais pas à tuer. Notre fermier s’en chargeait. En revanche, je les dépeçais et vendais leur peau pour me faire de l’argent de poche. Avec un ami, on a même essayé de les tanner… La nature, on ne la quittait que quand ma mère sonnait la cloche pour nous appeler à table!»

A l’école, qu’il rejoignait à pied, Georges se souvient tout de même «avoir été un peu amoureux de sa maîtresse de 4e primaire». «Elle m’a appris à jouer aux échecs. Elle était vive, attentive.»

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Un Requin de 8 m de long

A propos de relations, quels étaient les liens à la maison? «Mon père était sévère et distant. Il mangeait seul, car il arrivait tard, mais souvent il acceptait que je m’asseye à ses côtés et nous partagions un moment de complicité. Sinon, comme je parlais fort et que j’étais souvent insupportable, il me faisait la fessée. Chaque fois que je me bagarrais avec mon frère, qui était plus jeune, c’est moi qui prenais.» Et la maman? «Ma mère aimait la musique et avait ses protégés à la Croix-Rouge. Elle avait suivi une formation d’infirmière à Genève. C’est elle qui entretenait le lien social avec l’extérieur.»

Nous grandissions livrés à nous-mêmes, entre copains, c’était une vraie école

Les parents nourrissaient de vraies valeurs chrétiennes. «Comme je l’ai déjà mentionné, nous avons accueilli le premier pasteur africain de la ville. Il échangeait beaucoup avec mon père sur le rôle que l’Eglise réformée pouvait jouer dans la société.» C’est que le père était à la fois passionné d’histoire et ouvert à la coopération avec ce qu’on appelait alors le Tiers-Monde. «Il avait soif d’horizons. Pour les vacances, dès qu’on en a eu les moyens, on a abandonné la tente de camping pour un voilier, un Requin de 8 m de long. L’été, on voyageait de port en port autour de la Méditerranée.»

Première voiture en 1953

Des escapades qui tranchent avec les étés sans transhumances des autres aînés de la série. D’ailleurs, la famille de Georges est aussi la seule à avoir possédé une voiture. «C’était en 1953. Une coccinelle VW, dont je me souviens encore la plaque minéralogique, 10 853! Ça montre le nombre réduit de véhicules en circulation en ce temps-là dans le canton.» Un autre indice du bon niveau des Montmollin-Merveilleux? L’illustre voisinage avec la famille de Friedrich Dürrenmatt. «On était proches de ses enfants Peter, Barbara et Ruth, ainsi que de sa première épouse. J’allais faucher l’herbe chez eux, on les aimait bien. On allait et venait en toute indépendance.»

Liberté chérie! Lorsqu’on demande à ce senior ce qui différencie l’enfant qu’il était des enfants d’aujourd’hui, le thème ressort. «On était beaucoup plus libres qu’à présent. Nous grandissions livrés à nous-mêmes, entre pairs, entre copains, c’était une vraie école. Aujourd’hui, les enfants sont presque sous cloche. Tout, dans leur vie, est organisé, contrôlé, réglementé, ça m’attriste», constate le septuagénaire. Au loin dans le ciel, le milan noir semble saluer cette liberté.