Georges Piroué. Tu reçus la naissance. Bernard Campiche, coll. camPoche, 368 p.

Quelle bonne idée de rééditer en poche cette excellente autobiographie de jeunesse de Georges Piroué! Apprécié pour ses essais littéraires, ses traductions de Pirandello, son portrait de Bach (le roman A sa Seule Gloire, disponible en Poche suisse), c'était un auteur si discret que sa mort en janvier dernier en France, où il vivait depuis plus d'un demi-siècle, n'a été connue ici qu'avec une semaine de retard. Une discrétion et une modestie qu'il devait à ses origines: né en 1920 dans une famille modeste (son père était graveur sur montres), l'écrivain jurassien réussit à faire entendre une petite musique à nulle autre pareille dans l'exercice codifié qui consiste à raconter son enfance.

Musique au sens propre: le piano a sa place dans l'évocation précise de l'appartement dont sa mère, surnommée Mme Simoun pour son goût du changement, permute l'usage des pièces; c'est d'elle, ménagère prosaïque et rationnelle, qu'il tient le goût des cantiques qu'elle chantait comme un pinson. Et musique aussi des mots de l'idiome familial, à mi-chemin entre des influences allemandes et bourguignonnes, auquel Piroué reste fidèle par souci de vérité: «Si le langage est arrangé, pourquoi les choses ne le seraient-elles pas aussi?» Rien n'est enjolivé dans ces souvenirs, qui ont la nuance pour seule ambition; Piroué se félicite ainsi d'avoir eu pour père «un homme sans faille», mais il lui en veut cependant un peu de l'avoir si souvent incité à «pratiquer l'orgueil de l'humilité».

L'austérité de la vie familiale est compensée, outre la musique, par la lecture et le théâtre. C'est tout un univers, ainsi que l'éveil d'une sensibilité d'écrivain, qui est reconstitué pour le lecteur, par petites touches quasi ethnographiques et sans aucune complaisance. Si Piroué paie sa dette envers les siens, il suggère aussi ses bonnes raisons d'adulte de fuir le lieu où il «reçut la naissance».