Cette semaine, «Le Temps» s’intéresse aux transfuges de toute espèce. Où l’on se rendra compte que le traître n’est pas toujours celui que l’on croit.

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«La trahison, c’est une question de dates.» La phrase est attribuée à Talleyrand; elle dit bien le personnage, qui a su parfaitement s’acclimater à toute une série de biotopes – république, empire, royauté. La formule dit aussi que le XVIIIe siècle, et plus particulièrement l’époque révolutionnaire, donne une nouvelle dynamique à la notion de traîtrise: «[…] cette période vit s’affronter pendant plus de vingt ans des loyalismes contradictoires […] La trahison [devient] alors une manière de stigmatiser tout ce qui se dresse de l’intérieur contre [la] «volonté générale»», écrit Sébastien Schehr dans Traîtres et trahisons de l’Antiquité à nos jours (Berg, 2008).

Est-ce dû au poids que prennent alors les idéologies? On serait tenté de le penser. Ce qui est certain, c’est que la figure du traître se fragmente, et qu’elle entre dans une sorte de jeu de miroirs – la meilleure manière d’échapper à l’accusation de trahison est désormais d’accuser son dénonciateur de traîtrise.

Dans la France révolutionnaire, cette manière de se tenir par la barbichette est la corrélation de la paranoïa sanglante et généralisée qui saisit le pays: en 1792, les massacres de septembre (1300 morts à Paris) sont au moins autant le résultat de la crainte de complots domestiques que celui de la panique créée par l’invasion austro-prussienne. Un an plus tard, lorsque la Convention vote la loi des suspects, la France se met à voir des ennemis partout et se prépare aux mois de la Grande Terreur – revoyez le Danton de Wajda: Robespierre coupe tout ce qui dépasse (jusqu’à Depardieu, qui tenait pourtant là son meilleur rôle), mais il est lui-même un bloc d’angoisse.

Cyclone politique

Cette ambiance lourde et coupante comme un perpétuel orage de grenaille ne tourmente pas que la métropole. La Guadeloupe, française depuis 1635, traverse par exemple des turbulences similaires, même si elles sont gauchies par l’éloignement – les décisions du pouvoir central mettent des mois à traverser les océans*. Au centre du cyclone politique que l’île va connaître, un individu: Georges-Henri-Victor Collot. Né en 1750 à Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), c’est un homme d’armes: il combattra, sous les ordres du comte de Rochambeau, pendant la guerre d’indépendance des Etats-Unis; à la fin des années 1780, il représente la France auprès du gouvernement américain.

En 1792, il est nommé gouverneur de la Guadeloupe. C’est lui qui, en mars et avril 1794, est en poste lorsque les Britanniques du général Dunbas, après avoir pris la Martinique, débarquent à Basse-Terre – et c’est lui qui, de ce fait, signe la capitulation de l’île. C’est à ce moment que l’accusation de trahison apparaît: Collot, pour ses ennemis, a vendu la Guadeloupe aux Anglais.

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Débute alors une de ces passes d’armes qui, pour se dérouler dans les Caraïbes, n’en reste pas moins typique des us et coutumes révolutionnaires. Elle en est surtout emblématique par le champ lexical qu’elle met en évidence: quel que soit le côté duquel on pérore, l’adversaire est un «conspirateur», l’adversaire est un «factieux», l’adversaire est un «traître».

Dans son Précis des événemens qui se sont passés à la Guadeloupe, Collot dresse la liste de ce qu’il appelle les «crimes de la faction»: il accuse ses ennemis, en vrac, de couvrir des esclaves noirs accusés d’assassinat, de ne pas respecter la Constitution, de répandre des fausses informations à son sujet ou de s’être débinés face aux Anglais. Il explique encore que ses contradicteurs «font partie d’une classe d’hommes qui ne se disaient Patriotes que pour acquérir des richesses» et qu’il fallait, pour n’être pas exclu de leurs cercles, «avoir commis ou proposé quelque meurtre, provoqué quelque pillage».

Qui sont les adversaires de Collot? Sur place, ce sont entre autres les membres du «Corps représentatif révolutionnaire», d’ardents patriotes de Pointe-à-Pitre qui contestent son autorité. Et puis il y a, surtout, Victor Hugues: envoyé par Paris pour libérer la Guadeloupe, il repousse les Anglais à la mer en octobre 1794 déjà; deux mois plus tard, il abolit l’esclavage sur l’île.

Après la débandade, la couardise

Autant dire qu’il brille d’un autre éclat que Collot… Dans un rapport daté du 30 germinal An II (19 avril 1794) et intitulé Le Royalisme de la Guadeloupe dévoilé, les membres du Corps représentatif révolutionnaire indiquent que «le traître» Collot et ses alliés «formèrent l’horrible complot de faciliter l’invasion de la Guadeloupe aux Anglais» et que le gouverneur «fit mettre à sa disposition les fonds et les revenus nationaux, en alléguant que la déclaration de guerre […] exigeoit de fortes dépenses».

Pire: à la conspiration et à la vénalité, «le traître» ajoutait, après la débandade, la couardise: «Quelques jours après la trahison, Collot, cet indigne commandant militaire, obtint pour lui et pour quelques uns de ses agens une frégate Anglaise qui les transporta aux Etats-Unis où ils jouissent maintenant du produit de leur infamie et de leurs dilapidations.»

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Effectivement, dès mai 1794, Collot est sur le continent américain. Non pas, selon une lettre qu’il envoie au Comité de Salut public (le premier organe du gouvernement révolutionnaire), pour y couler une douce retraite, mais pour une question de survie: «Mon retour en France n’offrirait qu’un nom de plus à Robespierre pour sa liste d’hommes à immoler.» Un peu plus loin, Collot réserve un dernier crochet du droit à Hugues: «Etre accusé par vous, c’est être recommandable par quelque endroit.»

Collot ne fera son retour en France que vers 1800-1801. Il décédera en 1805. Durant ces quelques dernières années, il se passionnera pour la chose équestre – on lui devra, en 1802, un Essai sur la manière de relever les races des chevaux en France. En voilà certainement qui n’allaient pas chercher à le trahir, ni, surtout, à l’accuser de trahison.


* Ce qui leur laisse le temps de se déformer: en 1792, on annonça même le rétablissement de Louis XVI sur le trône.