Portrait

Georgia Curtis, panthère du skatepark

Danseuse principale du spectacle «ZUP», qui a investi les bowls de Plainpalais cet automne, la jeune Londonienne a la beauté féline et l’énergie fauve. Longtemps habituée des pubs et clips vidéo, elle retrouve à Genève la joie de créer et de s’émanciper

Elle s’avance, féline, sur l’arrête de béton. Sous ses pieds, les cratères lunaires rougeoient comme un volcan, elle se met à danser. Alors que les beats electro martèlent l’espace, ses mouvements d’abord saccadés se font miel. La silhouette ne bouge pas, elle ondule, se désarticule. Tout autour, les rollers tourbillonnent mais rien ne la distrait. Reine de la nuit façon city. Perché sur les gradins, le public se laisse envoûter.

Depuis dix jours, Plainpalais vibre au tempo de ZUP, spectacle urbain qui s’est installé au bout de la plaine dans son drôle de théâtre éphémère: un dôme en bois posé à même le skatepark, où 40 artistes mêlent danse, théâtre et sports de glisse. Le show, sur fond de mapping vidéo, raconte la rencontre de deux jeunes dans la jungle de la ville, leur coup de foudre, leurs espoirs. Dans le rôle principal, une jeune maestro du hip-hop, crinière folle et pantalon grenat, qui a accroché à la rétine des Genevois.

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Devant la caméra

La belle en sarouel s’appelle Georgia Curtis et a l’accent British. C’est dans un studio de Londres que Nicolas Musin, chorégraphe et concepteur de ZUP, la repère l’an dernier. Dès les premiers mouvements, la magie opère. «J’ai senti chez elle un côté sauvage, tribal, mais aussi une profonde sensibilité. C’est une danseuse des extrêmes», relève-t-il. Bref, l’égérie idéale pour raconter la rue.

Il le remarque vite, Georgia n’est pas novice. Et pour cause: elle danse depuis dix ans, devant les caméras la plupart du temps. Dans des films (Street Dance, en 2010), des publicités de marques de sport ou de vêtements, des clips vidéo ou sur scène, où elle accompagne des chanteurs comme Emeli Sandé, Robin Thicke ou encore Rihanna. A chaque fois, ce qui frappe, c’est ce corps en perpétuel mouvement, comme un élan qui monte de l’estomac. 

Enfance punk

Et ce dès le commencement, puisque Georgia a vu le jour… dans une roulotte. A l’arrêt, précise-t-elle, mais tout de même. C’est dans cette maison mobile, tirée par un étalon noir, que la petite fille passe les premières années de sa vie. Aînée de cinq enfants, Georgia suit sur les routes d'Europe une mère voyageuse et bohème qui, pour nourrir sa famille, joue du pipeau dans la rue. Une période que la jeune femme, souriante et volubile, évoque volontiers, attablée dans un café à quelques heures du prochain spectacle.

Mon père vivait tout avec une passion folle. Je sens que j’ai aussi ce feu en moi

Georgia Curtis

Georgia a 6 ans lorsque la famille s’envole définitivement pour l’Angleterre. Où vit déjà son père, un Nigérian à l’ADN anti-système. «C’était le premier punk noir de Londres», précise Georgia, pas peu fière. Un personnage populaire, flamboyant, activiste et danseur aussi. Si Georgia l’a peu connu (il décédera alors qu’elle est encore enfant), elle se dit forgée par cet environnement rebelle et assoiffé de liberté. «Mon père vivait tout avec une passion folle. Je sens que j’ai aussi ce feu en moi.»

Mais celui qui lui donnera vraiment envie de danser, c’est Justin Timberlake. La jeune Georgia de 13 ans dévore ses premiers clips, rêvant de pouvoir aligner ses pas sur ceux de la pop star. A l’école, il y a bien un cours de danse, mais ses camarades appréciant peu son caractère bien trempé, elle n’y est pas acceptée. Jusqu’à ce qu’une enseignante la repère et l’incite à prendre une leçon de hip-hop. Puis une deuxième.

Bikini rose

Georgia se met à s’entraîner dur, intégrant de nombreuses troupes et survolant les styles: danse africaine, breakdance, krump… A 19 ans, c’est décidé: elle en fera sa carrière. Si cette boule d’énergie est trop exaltée pour les bancs de l’université, elle obtient tout de même un diplôme en ballet-jazz au Wac Arts College de Londres.

Sa carrière démarre vite, un tournage commercial entre deux tournées musicales. Financièrement, rien d’évident «Les danseurs sont les plus mal payés. Un jour, tu peux travailler pour Beyoncé et le lendemain, mourir de faim.»

Mais Georgia plaît et elle n’a pas de mal à décrocher des contrats. Une beauté solaire qui se démarque, séduit… autant qu’elle dérange. «On m’a souvent dit que j’étais trop jolie pour figurer à côté de l’artiste. Tout ce que je voulais, c’était montrer que je savais danser.» Quand on ne la place pas derrière, Georgia est tout devant. Mais réduite à des rôles sexualisés, façon jolie fille qui fait la moue.

Les frustrations s’accumulent, jusqu’à cet instant, il y a trois ans, sur le plateau d’un énième clip. «Les autres danseurs avaient droit à des vêtements cool, à des moves à la Michael Jackson… puis le manager m’a regardée et a dit: «Pour toi, ce sera le bikini rose.» J’ai su que je valais mieux que ça.»

En Catwoman

C’est le déclic, l’évidence: de simple danseuse, Georgia veut passer actrice. Pour créer, inspirer, interpréter. «J’aime l’idée d’être une toile vierge où apposer des couleurs, des émotions.» ZUP, c’est justement l’occasion de mêler ses deux passions. Au point qu’elle fondra en larmes en se voyant proposer le rôle principal. «L’industrie vous met constamment dans une boîte. Avec Nicolas, je peux être moi-même, en plusieurs dimensions. Il y a la place pour l’expérimentation et les erreurs, c’est libérateur.»

Les ambitions de Georgia sont à la hauteur de son talent. En plus d’avoir joué dans un récent court-métrage, l’Anglaise a aussi produit son propre film d’action, où elle s’agite en costume de Catwoman. Ce qui lui vaudra une audition pour le prochain blockbuster Black Panther.

Mais avant les costumes de super-héros, Georgia joue dans la prochaine campagne de Coca-Cola. Elle se verrait tout faire, même un film en français. «La robe est rouge», minaude-t-elle, pour montrer qu’elle maîtrise le «r» râpé. Il y a de l’idée.


Profil

1990: naissance à Chipping Norton (Angleterre).

2004: Premier cours de danse au Pineapple Studio de Londres.

2015: Première expérience en tant qu’actrice.

2016: Recrutée par Nicolas Musin pour participer au spectacle «ZUP».

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