Récit   

En Géorgie, aux racines du sapin Nordmann 

Chaque automne, dans les montagnes de Ratcha, des hommes grimpent au sommet des majestueux Nordmann pour en détacher les pommes de pin dont les graines alimenteront le lucratif marché européen du sapin de Noël. Mais les retombées économiques de cette activité sont très limitées pour la Géorgie. Et la récolte 2019 a été mauvaise

Vêtu d’un treillis, d’une veste et d’un large chapeau beiges motif camouflage, Lasha Sopromadze scrute l’horizon avec ses jumelles. La vue sur la chaîne du Grand Caucase est imprenable depuis le sommet du mont Satsalike haut de 2000 mètres. Au loin, les pics enneigés marquent la frontière avec la Russie.

Le natif du village géorgien de Tlugi n’est ni à la recherche de beaux paysages, ni de gibier à abattre, mais de pommes de pin. «Je ne vois pas grand-chose sauf à un endroit qui est inaccessible», déclare d’une voix grave le quarantenaire à la carrure athlétique.

Impatience

Comme tous les mois de septembre, c’est, pour deux ou trois semaines, la saison de la récolte des pommes de pin. Les hommes de Tlugi et des localités entourant le mont Satsalike attendent cette période avec impatience. Elevé dans une famille du cru, Lasha a appris dès l’enfance à maîtriser sa peur pour grimper jusqu’à la cime des conifères, perchée entre 30 et 50 mètres du sol.

«J’ai passé la semaine dernière dans la forêt, à camper et à escalader les sapins Nordmann. Mais là, c’est sûrement terminé pour cette année», annonce le cueilleur aguerri après cette reconnaissance infructueuse. Lasha Sopromadze et ses deux camarades d’expédition auront récolté un peu moins d’une tonne de pommes de pin et gagné en tout 2000 laris (670 francs), un montant qui constitue, les bonnes années, son revenu personnel pour la récolte saisonnière.

Le reste du temps, il pratique différentes activités agricoles dans sa petite propriété située à 1200 mètres d’altitude. Sa maison est la dernière habitée sur le chemin de terre montant du centre de Tlugi vers les pâturages et l’immense forêt de sapins Nordmann. Un paysage boisé et vallonné semblable au Jura ou au Vercors.

45 millions de Nordmann vendus

Soixante familles vivent actuellement dans le village contre plus de 300 durant la période soviétique. L’exode rural est fort et touche toute la région montagneuse et enclavée de la Ratcha, qui a vu sa population passer de 60 000 à 30 000 habitants depuis l’indépendance du pays en 1991.

Située à 4 heures de route à l’ouest de la capitale, Tbilissi, Tlugi, prononcé «tlouri», appartient à la municipalité d’Ambrolauri. Ces deux toponymes sont familiers pour les quelque 15 000 cultivateurs de sapins de Noël européens. «Ambrolauri-Tlugi» est la provenance reine des graines de sapin Nordmann, présente dans les catalogues de tous les semenciers et pépiniéristes.

D’après les estimations de l’association danoise des cultivateurs de sapins de Noël, la plus puissante au niveau continental, sur les près de 80 millions de sapins naturels vendus chaque année en Europe, 45 millions seraient des Nordmann. Et 80% d’entre eux seraient issus de graines provenant de Géorgie où elles sont récoltées à Ambrolauri et dans la région de Borjomi, un peu plus au sud. La nation caucasienne exporte entre 25 et 70 tonnes de graines Nordmann annuellement, pour plus de 80% à destination du Danemark.

«Silhouette gracieuse»

«Le Nordmann a une silhouette gracieuse, des aiguilles longues et épaisses qu’il garde pendant trois mois», décrit Marianne Bols, la dirigeante de Fair Trees, une entreprise qui entend appliquer les principes du commerce équitable à toute la chaîne de production du sapin de Noël: de la récolte des graines en Ratcha jusqu’à la culture des conifères au centre du Danemark et leur distribution dans différents pays européens.

Recensé en 1835 par le biologiste finlandais Alexander von Nordmann, le sapin du Caucase pousse naturellement sur le pourtour oriental de la mer Noire: en Géorgie, en Russie et au nord de la Turquie. Mais tous les Nordmann ne se valent pas! «Les graines d’Ambrolauri produisent de beaux sapins de Noël qui poussent de manière très compacte, ce qui n’est pas le cas des autres origines, même du sud de la Géorgie», explique Karl Moser, un semencier allemand croisé dans un café de Tbilissi à son retour d’Ambrolauri.

«Je viens depuis trente ans et c’est la pire récolte! Dès la saison dernière, nous avions constaté qu’il y avait peu de bourgeons et une gelée tardive les a tués», poursuit-il en montrant sur son smartphone quelques clichés de son maigre butin, des pommes de pin coupées en deux où l’on peut distinguer au centre les graines.

«Catastrophe»

«Le manque de pommes de pin est une catastrophe pour la Ratcha, de nombreux cueilleurs ne recevront pas de salaire et la municipalité collectera moins de taxes», estime Marianne Bols. Les variations des quantités récoltées en Géorgie ont toutefois peu de conséquences pour le reste de la filière car certains semenciers congèlent les graines tandis que les pépiniéristes et les cultivateurs ont une certaine flexibilité dans la mise sur le marché des semis (trois à quatre ans) et des sapins (six à dix années supplémentaires).

Fair Trees a décidé de ne pas effectuer de récolte cette année mais rémunère tout de même la dizaine de personnes habituellement embauchées. En échange, les employés participeront à la mise sur pied d’une école d’escalade à Ambrolauri, une des multiples activités sociales et philanthropiques menées par la Fondation Fair Trees en Ratcha, une des provinces les plus pauvres du pays.

Autrefois monopole d’Etat

Durant la période soviétique, la récolte et l’exportation des graines de Nordmann étaient un monopole d’Etat. Les quantités collectées étaient bien plus faibles mais l’activité impliquait toute la population de Tlugi: «Les familles allaient au complet avec les enfants dans la montagne à cette période de l’année, et beaucoup de femmes montaient dans les sapins», se souvient avec nostalgie Violeta Katsitadze, 53 ans, assise dans le salon de sa vieille maison en bois. Dans l’entrée sèchent des haricots et des poivrons qui seront bientôt mis en conserve pour les longs mois d’hiver.

«Notre génération était très connectée avec la forêt, c’était un endroit où l’on se rencontrait et se détendait le soir. Maintenant, ce n’est plus le cas, ce sont surtout des jeunes hommes qui y montent et seulement durant la période de la récolte pour gagner de l’argent», regrette-t-elle.

Au début des années 1990, l’effondrement du système communiste entraîne une profonde récession économique. Faute d’alternatives, de nombreux villageois grimpent aux arbres en quête des précieuses graines, parfois au péril de leur vie. Plusieurs drames ont conduit à une généralisation progressive de l’utilisation des équipements de sécurité.

Cueilleurs au statut précaire

Ramaz Chelishvili, 42 ans, travaille pour le semencier danois Levinsen, le leader européen du marché des graines Nordmann et une des rares entreprises actives pendant la saison 2019. Equipé de gants, d’un baudrier et d’un casque orange, il monte avec aisance le long du tronc jusqu’en haut d’un arbre pour en décrocher les pommes de pin. Celles-ci rebondissent et roulent dans le sous-bois avant d’être ramassées par ses trois compagnons de brigade.

«Cela nous prend vingt à trente minutes, maximum une heure pour faire un sapin, sur chaque arbre nous avons récolté en moyenne 10 kg de pommes de pin cette année. Par comparaison, c’est trois fois moins que l’année dernière!» affirme le cueilleur originaire de Tkibouli, une cité minière sinistrée située dans la région voisine d’Iméréthie.

Selon une estimation de l’entreprise Fair Trees, le nombre total de ces travailleurs saisonniers oscille entre 300 et 400 pour une récolte normale. Ils sont rémunérés en fonction de la quantité de pommes de pin récoltées, le chiffre varie suivant les années et les employeurs. Un kilo est généralement payé entre 1 et 2,5 laris (1 CHF est équivalent à 3 laris). La faiblesse de la rémunération est un grief récurrent des cueilleurs, qui s’étaient fortement mobilisés en 2011 lors d’une grève. Seule l’entreprise Fair Trees propose un prix fixe de 5 laris le kilo alors que la législation nationale n’encadre pas les salaires et protège très peu les travailleurs.

«Lors de la grève, nous avions réussi à négocier un prix plus élevé mais cette victoire a été de courte durée, se souvient avec dépit Lasha Sopromadze. Les rémunérations ont baissé à nouveau les années suivantes car nous n’avons pas un esprit de solidarité assez fort dans le village et les entreprises font appel à des personnes d’autres régions qui sont prêtes à travailler pour moins cher.»

Supervision

Alors que les cueilleurs de l’entreprise Levinsen terminent leur journée, d’autres employés ramassent les sacs de pommes de pin posés au pied des arbres puis les rassemblent dans une clairière où ils sont temporairement stockés. Assis sur un quad, Ulrik Nyvold est le dirigeant de l’entreprise Levinsen: «Nous supervisons la récolte qui est effectuée par l’entreprise géorgienne Jadvari avec laquelle nous collaborons depuis de nombreuses années. Ils s’occupent de recruter les cueilleurs, organisent toute la logistique et ensuite nettoient les graines dans leur usine de Tbilissi avant l’exportation par camions.»

Une petite tablette est fixée sur son véhicule, elle permet de géolocaliser les différents secteurs d’exploitation dans la montagne. Chaque zone est associée à une licence qui a été vendue aux enchères par l’Etat géorgien pour une durée de dix ou vingt ans. Cela permet aux entreprises d’avoir un meilleur suivi de leur activité d’une saison à l’autre. Au total, 24 licences couvrent toute la forêt de Tlugi, grande de 5000 hectares.

Au bénéfice de cinq licences, l’alliance Levinsen-Jadvari constitue le principal acteur. Mais ce système est loin de satisfaire Ulrik Nyvold: «Nous avons payé ces licences cher, j’aurais espéré que la police environnementale supervise les activités dans la forêt pour que personne ne vienne récolter dans nos secteurs!»

Les méfaits du ramassage «pirate»

Le semencier danois met le doigt sur le phénomène du ramassage «pirate», effectué à Tlugi ou dans les autres forêts de sapins Nordmann couvrant l’ouest de la Géorgie. Ces graines collectées illégalement – souvent par des ramasseurs moins bien payés et grimpant sans équipement de sécurité – viennent alimenter un marché parallèle en Europe.

«Il existe deux types de marché, poursuit-il, celui pour les graines dont aucun contrôle indépendant ne garantit la provenance mais qui ont quand même une étiquette Ambrolauri, et celui pour les graines qui ont des documents prouvant leur traçabilité et leur qualité. C’est notre cas et cela implique des procédures de certification onéreuses, nous vendons nos graines de Géorgie 125 à 130 euros le kilo, les autres s’échangent à 60 ou 70 euros le kilo.» Ce manque de contrôle étatique est aussi une des préoccupations majeures de la municipalité d’Ambrolauri qui perçoit une taxe de 0,60 lari sur chaque kilo de pommes de pin collecté par les entreprises. Mais son montant est seulement calculé en fonction de la quantité déclarée par chaque détenteur de licence.

«Si quelqu’un déclare 5 tonnes ici et en exporte 7, il n’existe aucun mécanisme pour démasquer les fraudes. Nous demandons au gouvernement de renforcer les contrôles car nous pensons pouvoir doubler nos recettes concernant cette taxe. Cela nous permettra d’investir plus dans les infrastructures locales», affirme le maire Zviad Mkheidzé, assis à son bureau derrière lequel est accroché le blason d’Ambrolauri: une grappe de raisin surmontée de trois montagnes et d’une croix chrétienne.

Un marché à 1,5 milliard d’euros

Le chef-lieu de la Ratcha est un gros bourg assoupi traversé par la rivière Rioni dont la seule curiosité est une immense bouteille trônant au milieu de son rond-point principal. Sur son étiquette géante est marqué Khvanchkara, l’appellation d’un vin rouge demi-doux produit localement, très réputé dans toutes les anciennes républiques soviétiques. Outre la viticulture, qui constitue la principale activité économique de la vallée, la Ratcha entend miser sur le tourisme et l’agriculture bio pour se développer et repeupler ses villages. «Plus d’emplois seraient aussi créés si le séchage et le traitement des graines étaient effectués localement et si on développait des pépinières», déplore l’édile.

Et si la Géorgie produisait ses propres sapins Nordmann plutôt que d’exporter seulement la matière première à bas prix? Le chiffre d’affaires global du secteur du sapin de Noël pour l’Europe est estimé à 1,5 milliard d’euros; conquérir même une toute petite fraction de ce marché lucratif aurait de bien plus fortes retombées économiques pour la nation caucasienne. En 2011 déjà, le gouvernement avait commandé au cabinet d’audit PwC une étude de faisabilité sur le potentiel du secteur du sapin de Noël en Géorgie. Le rapport avait conclu que la tâche était très ardue, car le pays ne disposait ni du capital ni du savoir-faire horticole de pointe nécessaires pour concurrencer les firmes européennes. 

«Nous pensons cependant qu’il existe des opportunités pour développer le marché national et vendre des sapins dans les pays voisins comme la Russie, l’Arménie ou l’Azerbaïdjan. Mais évidemment, c’est un marché libre et ouvert aux entrepreneurs, l’Etat peut seulement sensibiliser les acteurs privés», estime Karlo Amirgulashvili, chef du département dédié à la biodiversité et aux forêts au sein du Ministère de l’environnement. Certaines initiatives émergent aussi de la société civile. L’ONG écologiste CENN compte aider les familles cultivant des sapins Nordmann dans un village de l’ouest de la Géorgie à structurer leur activité pour conquérir le marché caucasien.

Lutte contre la déforestation

Dans la capitale, Giorgi Janitsa, un jeune horticulteur de 30 ans, a fondé en 2016 l’ONG Green Life avec le soutien du patriarche de l’Eglise orthodoxe géorgienne: «Notre but est de populariser le sapin de Noël en Géorgie car les gens ne savent pas qu’il vient d’ici!» Le projet est basé près du centre de Tbilisi, juste derrière l’immense cathédrale de la Sainte-Trinité construite entre 1995 et 2004, symbole du renouveau de la foi chrétienne après sept décennies d’athéisme soviétique. C’est là que l’Eglise a ouvert un lycée professionnel d’horticulture dont les étudiants prennent soin des espaces verts entourant la cathédrale et participent aux activités de Green Life. Ils s’occupent des semis de Nordmann qui s’alignent par centaines devant le bâtiment de l’école.

«Ces petits sapins ont environ deux ans, nous les vendons en pot durant le mois de décembre, renseigne l’horticulteur. Le but n’est pas de concurrencer le Danemark mais d’abord de participer à la lutte contre la déforestation en Géorgie, qui est un problème grave. C’est pourquoi nous demandons aux clients de replanter ces semis dans leur jardin ou dans une forêt.»

De l’autre côté de l’école, des sapins Nordmann d’un mètre environ poussent dans des pots plus gros. Ce sont des invendus d’un précédent Noël recueillis par l’école; comme eux, la majorité des arbres achetés en Géorgie pour les Fêtes sont paradoxalement importés du Danemark. Ils coûtent entre 120 et 200 laris, un luxe pour les consommateurs des centres urbains, une petite fortune pour les foyers des régions rurales et montagneuses.

En attendant le retour des beaux jours, les habitants de Tlugi vivent en quasi-autarcie, ils restent de longs mois dans la seule pièce de leur maison chauffée par un poêle. Malgré le froid et la neige, Lasha Sopromadze continue de sortir pour sillonner la forêt. «L’hiver, je chasse l’ours», lâche-t-il avec sérieux, sûr de son effet.


Ce reportage a été effectué avec le soutien de journalismfund.eu (www.journalismfund.eu)
«Les graines amères du sapin de Noël», un reportage de Clémentine Méténier, à écouter dans «Point de fuite», jeudi 12 décembre à 15h15 sur RTS La 1ère.
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