Exposition

Gérald Cramer et ses amis Miró et Picasso

Au Cabinet d’arts graphiques, le Genevois apparaît entouré des estampes et livres d’artistes qu’il a contribué à faire naître

Genève lui devait bien un hommage. Gérald Cramer, qui aurait eu 100 ans cette année et s’imposa, depuis sa galerie genevoise, comme un éditeur d’estampes et de livres d’artiste reconnu sur la scène internationale, est ainsi célébré par le Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire.

Cet hommage est tel qu’il l’aurait aimé: le galeriste y apparaît entouré de ses amis, les peintres (ou sculpteurs dans le cas de Henry Moore), via leurs œuvres communes. Tant il est vrai que l’éditeur, comme d'ailleurs l’imprimeur et le typographe, est un acteur de l’ombre indispensable dans la gestation et la production de ces ouvrages qui impliquent nécessairement une conjonction de savoir-faire et de talents, comme le multiple, l’estampe ou le livre d’artiste.

Osmose entre image et écriture

Le talent de Gérald Cramer (1916-1991) a trait à son sens de l’amitié. Par celle-ci, il a su encourager les artistes à des démarches originales, parfois de longue haleine: chef-d’œuvre de l’édition – auquel une salle est dédiée – et la réalisation parfaite de l’osmose entre l’image et l’écriture, «A toute épreuve», poème d’Eluard mis en scène par Joan Miró, a nécessité onze ans de travail. Intégralement exposée, jusqu’aux matrices en bois – de véritables reliefs, sculptés par l’artiste – et aux projets non retenus dans la version finale, cette édition parue en 1958 du poème écrit en 1930, soit peu après la rupture d’Eluard avec sa femme Gala, pose sur un même pied les xylographies couleurs de l’un et le texte de l’autre.

Celui-ci avance, recule, monte ou descend sur la page, pour donner à celles-là la place qui leur revient et échanger avec elles – comme on échange sur des idées, des impressions. Les blancs pour leur part permettent au poème de se détacher avec netteté.

Paravent de Chagall

Outre Miró, Picasso, Chagall et Henry Moore ont été des amis proches de leur éditeur, comme en témoignent divers dessins – ainsi qu'un tableau offert par Miró – et dédicaces, non des mots ou vagues croquis jetés négligemment sur le papier, mais de petits bijoux joliment travaillés. Tels ces dessins de Picasso montrant le peintre et son modèle, autrement dit le modèle et «son» peintre voyeur, ou voyant. Chagall fut peut-être le plus proche parmi les amis artistes édités par le libraire et galeriste genevois.

A l’invitation de ce dernier, il auto-illustra ses propres «Poèmes», dans une traduction révisée par Jaccottet. Et livra un paravent à la fois simple et plein de charme, qui évoque les principaux thèmes de son œuvre, le rêve et l’amour, la ville, le quotidien, incarné par un livre ouvert et des animaux de compagnie sur un canapé.

Crâne d'éléphant

La salle réservée aux albums de Henry Moore est peut-être la plus impressionnante, du fait de la présence d’un authentique crâne d’éléphant prêté par le Musée d’histoire naturelle. Un crâne comme celui que le sculpteur s’était vu offrir par un couple d’amis, qui lui inspira la série «Elephant Skull», superbe et difficile voyage à l’intérieur de la tête, avec ses circonvolutions, ses grottes et ses complexités, sa forme biscornue à l’image des méandres de la pensée.

A propos de cette suite à l’eau-forte et à la pointe sèche, l’artiste se réfère explicitement aux prisons imaginaires de Piranèse, comme si l’individu était prisonnier de son propre cerveau. Voici qui conclut magnifiquement ce florilège.


«Gérald Cramer et ses artistes: Chagall, Miró, Moore». Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire, Genève, jusqu’au 29 janvier 2017. Ma-di 11h-18h. www.institutions.ville-geneve.ch

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