Le déjeuner se devait d’avoir des couleurs italiennes. Le Via Veneto a fermé pour se replier, avec affiches et photos de cinéma, sur la Grappe d’or. Gérald Morin est déjà là, assis, à côté de la cheminée, et le patron, d’une parfaite élégance de latin lover, est déjà à ses côtés. Ils parlent déjà de Fellini, de Roma , précisément, avec son fameux défilé de mode ecclésiastique, d’une drôlerie féroce et toujours d’actualité en ce jour où ça fume au Vatican.

Fellini est grand, et Gérald Morin est son prophète. Les gens qui rencontrent pour la première fois ce chauve volubile au regard empathique et curieux se demandent à quelle sorte d’affabulateur ils ont affaire. Il a bel et bien été le secrétaire et l’assistant du cinéaste mythique, des photos de tournage et des dessins de Fellini le confirment.

Le jeune Gérald Morin étouffait dans son Valais natal et son milieu familial. L’évasion passe par le grand écran. Lorsqu’il voit Huit et demi, il découvre, aux antipodes du corsetage bourgeois, un monde de doute où tout est à construire. Collégien, il rêvait d’être prof de littérature, de travailler avec Sartre ou Camus. Sur le versant du cinéma, il est attiré par Arthur Penn, Andreï Tarkovski, et Fellini bien sûr.

Mais la théologie l’appelle. Il entre chez les jésuites. Pendant son noviciat, il travaille en usine ou en hôpital psychiatrique. Il suit aussi des cours de cinéma et monte des ciné-clubs. Il propose d’aller à Rome faire une interview de Fellini pour la revue Choisir.

Le cinéaste remet toujours l’entretien au lendemain. Gérald Morin s’incruste. Au bout de trois semaines, Fellini lui donne le statut d’observateur, puis lui confie son courrier. Il lui fait écrire des petits riens qui l’amusent, comme dans Roma, où les «Petites sœurs de la Tentation du Purgatoire» sont de sa plume. Il lui confie enfin un poste de second assistant et l’associe à trois films majeurs des années 1970, Roma, qui évoque un présent tumultueux, Amarcord, qui remonte dans le temps de l’enfance, et Casanova, qui se projette dans un avenir mortifère.

Gérald Morin avait 27 ans quand il est arrivé à Cinecittà; Fellini en avait 51. Il est mort en 1993. Nombre de ses collaborateurs ont disparu. Pour se souvenir de l’âge d’or du cinéma italien, Gérald Morin a réalisé Sur les traces de Fellini. Retournant à Rome, il a retrouvé les survivants de l’épopée, les derniers témoins. Des stars, comme Giuseppe Rotunno, directeur de la photo, Dante Ferretti, décorateur, Magali Noël, qui joue la «Gradisca» dans Amarcord. Et d’autres, comme Alvaro Vitali, second rôle emblématique, Nando Orfei, clown, Maurizio Millenotti, costumier, et encore le coiffeur et la patronne du bistrot…

«On ne peut pas parler de Fellini sans parler de Nino Rota. Il y avait une alchimie merveilleuse entre les deux.» Comme le génial compositeur nous a quittés, c’est Galliano qui l’invoque sur son accordéon. Gérald Morin se souvient avec émotion de sa première rencontre avec Nino Rota: il lui avait joué au piano toutes les mélodies composées pour Fellini, un «merveilleux cadeau».

Les crostini refroidissent. A deux reprises déjà, la serveuse est venue voir s’il était temps d’amener les polpette di manzo. Gérald Morin parle à en perdre le souffle. Stop! Pause! Silence! Mangeons! Il réussit à se taire pendant 7 secondes, avant de redémarrer, flux irrépressible d’anecdotes cocasses et d’histoire du cinéma…

Fellini le grand bugiardo (menteur) qui ne «rougissait que lorsqu’il disait la vérité». Fellini qui n’appelle jamais personne par son nom, inventant de doux diminutifs ou estropiant les patronymes par besoin de s’approprier les gens. Fellini qui n’aimait pas la télé, les intellectuels, le tabac, la musique, au contraire de Giulietta Masina, sa compagne, l’inoubliable interprète du petit clown de La Strada.

Fellini qui, en guise de scénario pour La Dolce Vita, donne à Marcello Mastroianni un cahier de feuilles blanches et un dessin représentant un homme dans une barque cerné par des sirènes aux gros seins. Fellini qui ne se soucie guère de l’argent: méprisant une proposition de Playboy , 1 million de lires pour dix dessins érotiques, il préfère passer une heure à dessiner ses camarades de classe en réponse à la lettre d’un petit garçon.

Fellini, cinéaste sans héritier: «Il n’a pas engendré de réalisateur. Breughel a des suiveurs, Jérôme Bosch non. Les prophètes n’ont pas de fils. Moïse n’a pas de fils. Jean XXIII n’a pas de successeur. Ce sont des êtres uniques, le moule est cassé. Avec Visconti, tu peux apprendre le cinéma. Pas avec Fellini. Avec lui, j’ai appris le casting, j’ai appris à rencontrer les gens, à les écouter.»

Fellini que Gérald Morin, «ayant grandi», a fini par quitter pour voler de ses propres ailes, comme journaliste et producteur ( Le Nom de la rose , Chronique d’une mort annoncée …). «Les trois plus belles périodes de ma vie, c’est mes neuf années avec les jésuites, mes six années avec Fellini et les trente avec ma femme», conclut-il.

Sur le pas de la porte du restaurant, nous devons rentrer admirer une belle photo en noir et blanc. On y voit Anna Magnani riant sur l’épaule d’Alberto Sordi. Cette image pleine de grâce et de nostalgie appelle une dernière anecdote pour la route.

Fellini avait fait venir la Magnani sur le plateau de Roma. Pour flatter la star, il imagine un stratagème: Geraldino va passer pour un journaliste des Cahiers du cinéma, venu de Paris. Morin qui, selon les humeurs du Maestro, a déjà joué un critique du Guide Michelin ou passé pour le confesseur attitré du cinéaste, accepte la supercherie. Mais, à malin malin et demi, sachant que le patron a tenu un petit rôle (non crédité) dans L’Amore de Rossellini, auprès d’Anna Magnani, il lui demande ce qu’elle pense des talents de comédien de Fellini. Qui explose: «Gérald, je ne t’ai pas demandé de poser cette question»…

«Fellini n’a pas engendré de cinéaste. Les prophètes n’ont pas de fils»