Déjeuner avec Gérald Poussin

«Je bosse comme une abeille»

De Carouge à Goa, l’artiste repeint un monde trop gris aux couleurs de la fantaisie

Il sort «Le Catalogue d’animaux disparus dans les marais d’Amnésie»

La réalité se gondole dès que le rendez-vous est fixé puisque, ô féerie aviaire, le déjeuner du Temps avec Poussin aura lieu au Canard Intelligent. Ce petit restaurant chinois de Carouge se situe à l’épicentre de l’univers doucement dingue du dessinateur, juste à côté de sa maison natale. Gérald Poussin a fait des bandes dessinées ( Le Clan Cervelas , Buddy et Flappo ), des meubles, des bijoux, des montres, des décors de théâtre, des linges pour le 700e, il a fleuri des pans de ville (la gare du Flon à Lausanne, la façade du collège de Versoix…), il a exposé à Paris, Berlin et Tokyo… Mais il reste enraciné dans la glèbe originelle.

Dans la belle lumière de l’automne, il publie Le Catalogue d’animaux disparus dans les marais d’Amnésie (Ed. Les Cahiers dessinés). Trois préfaciers tentent de cerner l’oiseau. Sorj Chalandon le qualifie de «burubu», qui est une sorte de «glufuxe» aminci. Siné pense que ce bouquin est la huitième merveille du monde, celle qui enfonce tous les textes sacrés antérieurs. Et Zep, imaginant l’apéro que le dessinateur prend avec quelques furlufus et un ours bipolaire, constate: «Ils boivent un coup de blanc, mais avec Poussin, même le blanc a des couleurs.»

L’ouvrage est à la fois plus simple et plus compliqué que ne le laissent entendre ses laudateurs. Poussin recense en 80 planches la faune qui vivait bien avant nous, avant les dinosaures et même les trilobites, puisqu’elle est antérieure à l’apparition de la vie sur Terre. C’était le temps où les éponges servaient d’églises, il y avait le Gniwa, l’oiseau qui cache le soleil levant, les Bodezaks, qui cherchent des sardines pour aller en boîte, les Faignouzares, trop paresseux pour se reproduire… Ne riez pas du Rututu, de la Nioufluche, du Bouboula, car ils ont inventé le fer à repasser le persil plat. Et puis ils se sont éteints, et leurs organismes ont donné le pétrole. Ils rugissent encore dans le moteur de vos voitures…

Chez Poussin, l’inspiration vient en marchant et, tous les jours, cet irréductible piéton va «du Café de la Poste au Café de la Mairie», rigole-t-il, mais surtout au fil de l’eau, sur les berges de l’Hermance, de la Drize, ou de l’Aar à Soleure, ou le long des bisses valaisans. «Ce sont des moments d’apaisement où je me délivre de mon inquiétude.»

Les animaux disparus lui sont apparus sur la plage de Goa, alors qu’il pensait aux corneilles qui envahissent l’Inde, remplaçant les beaux oiseaux qu’on y voyait il y a vingt ans. Il prend des notes tout en marchant. De retour à l’atelier, «je crobarde et puis ça part». Il dessine le Gniwa, le laisse traîner. «Un jour, je consulte mes dossiers, enfin, je ne vais pas dire que j’ai des dossiers, ou alors à la police, ha ha. Je retrouve le Gniwa, et je démarre à fond la caisse. Je fais une quarantaine de dessins, puis je pars dire bonjour à Frédéric Pajak [le directeur des Cahiers dessinés]. Il se marre et m’en commande 100. Je suis rentré accablé.»

Comme tous les grands artistes, Poussin doute. «Je ne dessine pas comme les vrais dessinateurs. Les vrais dessinateurs, c’est Moebius, ça lui coulait des doigts, ou un gamin doué comme Zep. Moi, je suis un maladroit qui essaie de faire quelque chose d’adroit. Je n’arrive pas à tirer un trait droit, même avec la règle.»

Ce n’est pas pour l’excellence de ses droites qu’on aime Poussin, mais pour sa poésie et ses couleurs. «Je bosse comme une abeille, explique-t-il. Je mets plein de pots de peinture autour de moi et je choisis la couleur qui m’attire. C’est souvent le jaune. Mais, de toute ma vie, je ne me suis jamais servi de brun. Quand je me trompe, quand j’estime que ce n’est pas assez maladroit, ha! ha! ha!, je déchire tout…»

Le Catalogue … s’ouvre sur une abstraction pointilliste, un fond bleu tavelé de touches rouges, jaunes et vertes. Ce bouillon de culture beau comme les miroitements du soleil matinal sur un étang mijote les scarabées futurs, puis les Beatles. Poussin, qui construisit jadis une coccinelle géante à Sierre, aime les insectes. Les scarabées verts qui brillent comme du métal le fascinent. Enfant, au printemps, il faisait le tour du parc pour offrir des sépultures fleuries aux coléoptères morts qu’il trouvait.

De retour en retard à la maison, il se ramassait une tarte de sa mère, qui avait la main leste. Il était «le vilain petit Poussin», celui que le prof appelait Simplet, celui qui passait ses congés en retenue – il faut dire que «le plus grand intellectuel du monde» s’était servi d’un crayon rouge pour maquiller en six les deux zéros que le maître avait notés dans son carnet – avec un stylo bleu… Il en rit encore, le cancre…

A 68 ans, Poussin n’est pas entièrement sorti de l’enfance. Il n’est pas mélancolique, juste «inquiet». Il raconte ses folles années parisiennes, quand les rédactions (Hara-Kiri, Charlie Mensuel, Zinc, La Gueule ouverte…) étaient encore très «bistrothèques» et qu’il fréquentait des légendes, l’ami Siné, le professeur Choron, Cavanna, Charlie Schlingo, Reiser avec qui il était très copain (ils étaient allés ensemble au Havre voir le France, le paquebot affrété pour la gloire de la France). Il évoque des fêtes immensément arrosées où se pointaient Coluche, Bashung, Gainsbourg, et concède un rien de nostalgie. «Maintenant, je ne fais plus partie de rien. Ce livre est un cadeau.» Il passe plus de temps dans son atelier à peindre des sentiers indiens imaginaires. Il voue admiration et affection à ses jeunes confrères, Wazem, Tirabosco, et tout le petit monde gravitant autour des Studios Lolos, de Carouge.

Il assiste au bétonnage inexorable du monde. «Quand j’étais enfant, il y avait beaucoup plus de points d’eau, on voyait des têtards, des grenouilles, des oiseaux pouvaient s’y reposer. Ça me bouleverse.» Le Catalogue d’animaux disparus dans les marais d’Amnésie  * conjure avec des crayons de toutes les couleurs l’insidieuse progression de la grisaille.

* Signature à la librairie Papiers Gras à Genève, samedi 4 octobre dès 15h.

Enfant, au printemps, il faisait le tour du parc pour offrir des sépultures fleuries aux coléoptères morts