Chaque jeudi, «Le Temps» explore l’histoire d’un objet devenu culte. (Re)jetez un coup d’oeil sur ces figures emblématiques qui, perçues du coin de l’œil ou au coin d’une rue, intriguent, inspirent, mais surtout informent sur un bout de patrimoine. 

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Alignés dans des bacs, ils colorent le plus souvent d’un rouge éclatant chalets, fontaines, panneaux et ronds-points du pays. Suspendus aux balcons, ils décorent les maisons, soulignent les fenêtres des hôtels et ont su se glisser jusque sous celles du Palais fédéral. Qu’on les trouve insipides ou magnifiques, leur omniprésence en a fait un des emblèmes de la Suisse. Les géraniums. Pourtant, rien n’est moins suisse que cette fleur.

Une identité locale parsemée

Cueillis pour la première fois en 1672 en Afrique du Sud par un botaniste allemand, les plants de cette espèce ont su résister à des mois de transport maritime dans la cale d’un bateau néerlandais. Ce n’est qu’en 1715 que le premier Geranium africanum est attesté en Suisse, à Zurich. Les boutures contemporaines proviennent toujours de régions chaudes, principalement d’Ethiopie, d’Ouganda ou du Kenya. Ce n’est qu’une fois importées par des compagnies américaines ou européennes qu’elles sont cultivées sous serre.

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«L’impression que c’est un élément constitutif du pays perdure, observe Beat Hächler, directeur du Musée alpin suisse. Ce qui est incroyable, c’est que c’est un produit tellement globalisé qu’il produit une identité locale un peu partout.» On la retrouve à Cuba, à Hongkong, à Dubaï, en Géorgie – qui élit chaque année sa Miss Géranium – ou encore à Quito, en Equateur, ville autoproclamée des géraniums, où un cortège de fleurs a lieu chaque année. «Comme à Berne dans les années 1930», rappelle-t-il. A cette époque, face à l’industrialisation des villes, une sorte de nostalgie de la ruralité se développe.

Pour les touristes?

Le géranium devient alors un bout de campagne. «Il crée la liaison entre les mots «patrie» et «montagne», est considéré de bon goût et devient rapidement iconique. Je pense aussi qu’il s’exerçait une forme de pression sociale», souligne Beat Hächler. En période de crise, une association se donne pour mission d’embellir Berne pour se donner du baume au cœur et lance son opération Bern in Blumen. Une démarche poursuivie en 1950, lors du jubilé de la ville, qui offre ainsi à ses habitants fleurs, caissettes et modes d’emploi.

Sept ans plus tard, le fameux Graniummärit, marché aux géraniums, est inauguré. Et en 1984, Berne est élue plus belle ville florale d’Europe. La tendance s’étend sur tout le territoire. D’autant plus que les géraniums sont économiques, simples à entretenir, résistants et se multiplient facilement. «C’est l’histoire de l’œuf ou la poule, s’amuse Beat Hächler. On ne sait plus si on les plante car on les aime, ou si c’est parce que les touristes les attendent.»