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Gerard Depardieu sur scène pour le spectacle «Depardieu Chante Barbara», au Cirque d'Hiver à Paris, en novembre 2017.
© Bertrand Rindoff Petroff/Getty Images

Interview

Gérard Depardieu: «Il faut arrêter ton métier de journaliste, s’il te plaît»

Le comédien français débarque en début de semaine prochaine à Lausanne pour y présenter un tour de chant en hommage à son amie Barbara. Tentative d’interview téléphonique avec un acteur qui n’aime pas les journalistes

Parler avec Gérard Depardieu, ne serait-ce qu’un petit quart d’heure, la proposition ne se refuse pas. Le Français a beau être autant présent dans les rubriques people que culturelles, tout en se construisant une filmographie de plus en plus erratique, il n’en demeure pas moins un acteur de légende. En attendant son coup de fil, les images défilent: on le revoit en marcel bleu dans Les Valseuses, en prêtre habité dans Sous le Soleil de Satan et en comédien-résistant dans Le Dernier Métro, on se souvient de lui en Rodin et Cyrano, en Obélix et en Bérurier, en Danton et en Jean de Florette. La carrière de Depardieu ne se résume pas, elle s’admire et étonne, tant les chefs-d’œuvre y côtoient des longs-métrages disons moins indispensables, à l’image du récent Welcome to New York, spectaculaire ratage signé Abel Ferrara dans lequel il interprétait, en roue libre, Dominique Strauss-Kahn.

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S’il accepte de parler à la presse, lui qui déteste rien de moins que les interviews, c’est pour évoquer Depardieu chante Barbara, ce spectacle-hommage à l’inoubliable interprète de «L’Aigle noir» qu’il a créé il y a une année au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, et qu’il présente en début de semaine prochaine à Lausanne. Pas question, d’ailleurs, de lui parler d’autre chose que de ce tour de chant qui le voit partager la scène avec le pianiste Gérard Daguerre, qui a accompagné Barbara pendant dix-sept ans, jusqu’à sa disparition en 1997. De toute manière, si on devait évoquer sa carrière cinématographique, on ne saurait par où commencer. «C’est beau Lausanne, glisse-t-il en préambule. J’aime beaucoup Lausanne. Genève, on ne sait plus ce que c’est…»

Le Temps: En 1986, vous avez joué au côté de Barbara dans le spectacle «Lily Passion». Vous souvenez-vous de votre toute première rencontre avec elle?

Gérard Depardieu: En fait, on a eu l’impression de s’être toujours rencontrés; c’est comme si on se connaissait avant. Je me souviens du désir qu’elle avait de travailler avec moi, et des rires que nous avions avant même de travailler. Elle voulait faire Lily Passion. Je l’ai aidée comme j’ai pu, car il y avait tellement de cons dans ce métier – je parle des metteurs en scène, des dramaturges. Elle était unique, elle avait ses idées à elle, mais ça ne l’empêchait pas d’être à l’écoute des autres. Nos rencontres étaient empreintes de douceur. Quand elle est partie, j’ai mis du temps avant de l’écouter. D’ailleurs, je l’écoute très peu. Je me suis laissé avoir avec Daguerre, qui a vécu cette complicité hallucinante avec elle, et je me suis retrouvé un jour en scène. Je me suis dit que c’est formidable d’avoir un public qui voit en même temps Barbara. Quand je dis que «je suis une femme qui chante», c’est vrai; c’est magnifique de pouvoir chanter avec elle.

Quand, en 1986, vous créez «Lily Passion», où vous jouez un assassin, vous êtes l’acteur français du moment, au sommet. Cela a dû être étrange de vous retrouver au côté d’une chanteuse, ce qui se faisait très peu à l’époque. C’est plus courant, aujourd’hui, de voir des comédiens partager la scène avec des musiciens…

Oui, c’est plus courant, mais c’est dommage parce qu’ils ne sont pas tous très bons; justement parce qu’ils sont acteurs, alors qu’ils voulaient peut-être être chanteurs. Moi, je n’étais aucun des deux, ni acteur ni chanteur. J’étais complice avec Barbara, et comme j’adorais les couteaux, j’étais bien. Ce petit conte n’était pas si naïf que ça, c’était une histoire d’amour dangereuse, comme toutes les histoires d’amour.

Vous voulez absolument que je chante, mais je ne chante pas. Je raconte une vie avec Barbara à travers des chansons qu’elle a vécues

Quand vous la chantez sur scène, n’êtes-vous quand même pas, d’une certaine manière, acteur? Vous êtes vraiment vous-même ou vous jouez un rôle? Car il y a quand même quelque chose de très théâtral…

A partir du moment où on entre en scène et que la lumière s’allume, qu’il y a quelqu’un, qu'il vous émeuve ou pas, qu’il soit bon ou mauvais, que vous soyez acteur ou que vous fassiez partie du public, tout est théâtral… Moi, je préfère être avec Barbara, dans sa respiration, nous revivons ensemble. Mais bien sûr, quiconque va voir un spectacle peut en sortir écœuré ou agacé. Un film, on peut même se barrer en plein milieu. Là, il se trouve qu’il y a une sorte de communion, mais je peux très bien comprendre que des gens s’en aillent. C’est pour vous dire qu’à partir du moment où la lumière s’allume et qu’il y a des gens qui vous regardent, vous êtes ce qu’ils veulent que vous soyez.

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Vous avez parlé de respiration: Barbara avait cette façon particulière de chanter dans un souffle, avec un phrasé propre à elle. Est-ce que la chanter, ça s’apprend, ou au contraire ce n’est qu’une question d’instinct?

Vous voulez absolument que je chante, mais je ne chante pas. Je raconte une vie avec Barbara à travers des chansons qu’elle a vécues et qu’elle transmet à des personnes qui s’en servent pour réchauffer leurs blessures ou leur intimité. Un point c’est tout. Donc je ne suis pas acteur, ni même chanteur. On est dans une salle qui s’appelle le Cirque d’Hiver, où il y a des animaux, des dompteurs, des équilibristes.

Il y a toujours ces dramaturges ou ces mecs qui croient connaître les choses… Moi, je ne connais rien, je ne connais qu’elle

Est-ce que le fait de chanter ses textes, de vous approprier ses mots, qui sont extrêmement forts, vous a appris quelque chose sur vous?

Le fait de chanter me permet d’être avec elle; mais ce n’est pas de chanter, c’est de faire le spectacle avec Gérard Daguerre, qui l’a accompagnée pendant quarante ans, et moi pendant trente ans. C’est tout, c’est marrant que tu veuilles absolument que je sois chanteur… Non! Barbara, je vais te dire, je n’ai pas besoin de la chanter pour connaître ce que ses textes provoquent. C’est pour cette raison d’ailleurs que je ne fais rien, je laisse aller mon émotion comme elle laissait aller son émotion. C’est incroyable que tu veuilles absolument… Oh là là… Toi, chante-les, puis vois si ça t’apporte des émotions!

Vous dites dans le spectacle: «On a tous envie de charmer, pour séduire l’autre et souvent pour convaincre les autres.» Ce spectacle, c’est de l’émotion et de la séduction…

Ça, c’est elle, quand elle parle. Moi, je dis les mots qu’elle disait, c’est pour cette raison que ce spectacle – appelons-le comme ça – est un peu différent du chant, ou de n’importe quoi. J’ai simplement repris les mots qu’elle disait dans ses interviews, qu’elle détestait, et puis voilà. Je ne fais qu’être elle, m’incarner en elle. Ça n’a rien à voir avec le métier d’acteur; ce n’est pas comme les acteurs qui vont s’empêtrer avec Shylock, dans Shakespeare, alors que c’est sublime. Il y a toujours ces dramaturges ou ces mecs qui croient connaître les choses… Moi, je ne connais rien, je ne connais qu’elle. Je n’ai pas besoin d’avoir de metteur en scène, ce sont des empêcheurs de tourner en rond. Je déteste les metteurs en scène, c’est de la merde… Tu comprends?

C’est pour cela que vous n’avez pas aimé le biopic que Mathieu Amalric a consacré à Barbara? Parce qu’elle est impossible à incarner?

C’est faux, je ne dis jamais «je n’aime pas». Quand je dis «c’est de la merde», c’est comme je viens de vous le dire. Mais cessez d’être journaliste, bordel, et écoute un peu ce qu’on te dit plutôt que d’écrire n’importe quoi! Je n’ai jamais dit que j’aimais pas le film d’Amalric, j’ai dit que c’était bien d’essayer de faire un biopic qui n’est pas un biopic. La force du film, c’est quelqu’un qui est intrigué par le personnage de Barbara; et il a trouvé son ex-femme, Jeanne Balibar, qui est une actrice tout à fait louable et que j’ai beaucoup aimée, car elle n’a pas cherché à être Barbara. Ils ont fait un travail sur les entretiens qu’on peut voir de Barbara, c’est tout. Il faut arrêter ton métier de journaliste, s’il te plaît. Essaye d’écouter ce que je te dis et non pas d’aller dans des questions à la con, pardonne-moi l’expression…

On va essayer, le but n’étant pas de vous énerver…

Mais je ne suis pas énervé!

Je suis dans le public, je suis ce que le public veut, c’est le contraire d’un acteur, le contraire d’un chanteur. Vous comprenez?

Puisqu’on parlait cinéma, lors de votre venue en 2011 sur la Piazza Grande du Locarno Festival, où vous avez évoqué Maurice Pialat en compagnie d’Isabelle Huppert, vous avez dit ceci: «Les films que j’aime me donnent envie de penser que le monde est meilleur et que l’amour existe.» C’est ce qui vous pousse encore à tourner plus de cinq films par an?

C’est un peu le contraire d’Isabelle Huppert: je ne pense pas que mes films peuvent rendre le monde meilleur, mais que le cinéma, effectivement, est très bien quand il essaye de parler d’amour. Il y a très peu de gens qui y parviennent, il y a Barbara, Pialat avec L’Enfance nue et Sous le Soleil de Satan, même s’il s’agit-là de Bernanos qui a trouvé la foi. Il suffit de lire les illuminations de Blaise Pascal, qui était un janséniste comme saint Augustin pouvait l’être, pour connaître ceux qui ont trouvé la foi. Donc effectivement, c’est le contraire des gens qui sont très contents de recevoir un prix ou qui font la course aux prix. Comme, je dirais, Isabelle Huppert… Il n’y a qu’à voir Valley of Love…

Ce film présenté à Cannes en 2015 marquait quand même de belles retrouvailles avec Isabelle Huppert, comme vous avez pu l’an dernier retrouver Catherine Deneuve dans Bonne Pomme

Oui, si vous voulez…

Pour vous qui tournez toujours énormément, ce spectacle autour de Barbara, comme le théâtre, est-il aussi un moyen de vous reconnecter à la scène, et donc au public?

Non, pas le théâtre, je n’aime pas le théâtre. Barbara, ce n’est pas du théâtre, c’est une personne avec qui je respire, point.

Mais vous respirez face au public, et c’est ce contact qui est fort…

Non, je respire «avec» le public, c’est-à-dire que ce n’est pas moi. Si je respirais «pour» le public, cela voudrait dire être mauvais. Je suis dans le public, je suis ce que le public veut, c’est le contraire d’un acteur, le contraire d’un chanteur. Vous comprenez? Bien! Merci voilà, bon allez bye-bye, au revoir.


«Depardieu chante Barbara», mardi 13 et mercredi 14 mars à 20h30, Salle Métropole, Lausanne.

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