Ça faisait bien longtemps qu’il ne semblait plus guère s’amuser dans le cinéma, Depardieu. Jusqu’à Mammuth, le quatrième film (après notamment Aaltra et Louise-Michel) de Benoît Delépine et Gustave Kervern, deux trublions du Groland de Canal +, la dernière oasis d’impertinence du PAF qui fait boum en clair tous les samedis soir et est disponible en visionnement gratuit sur le site internet de la chaîne. Comme pour échapper au débat franco-français qui accompagne la sortie simultanée de L’Autre Dumas de Safy Nebbou – Depardieu serait trop Blanc pour jouer le métis Alexandre Dumas, détail polémique que l’acteur trouve au mieux «complètement con» –, Gégé a suivi Delépine et Kervern jusqu’à Berlin, en compagnie de ses partenaires Yolande Moreau, Miss Ming et Isabelle Adjani. But: défendre Mammuth, dernier film présenté en compétition.

Dans cette comédie délirante, esthétiquement sublime, le monstre sacré s’est transformé en Mickey Rourke façon The Wrestler (longs cheveux, allure de catcheur) pour incarner un retraité qui parcourt la France à moto afin de récupérer les certificats d’anciens employeurs, papiers qui lui permettront de toucher ses indemnités. Portrait au vitriol de la France précaire, Mammuth donne surtout l’occasion à Depardieu, qui a joué gratuitement, de tout donner. Physiquement comme intimement.

Rendez-vous est pris juste après la conférence de presse, vendredi soir. Et ça présage du meilleur: la Berlinale se souviendra longtemps de cette rencontre avec les médias internationaux. Encouragé par Delépine et Kervern, Gérard Depardieu se laisse aller à toutes les facéties, évoquant aussi bien son amour des boubous africains («pour se sentir libre dessous») que son plaisir d’avoir vécu l’expérience Mammuth: «C’était un peu comme Les Valseuses, encore que Bertrand Blier était davantage organisé. Dans Mammuth, j’ai d’abord trouvé une vraie liberté. C’est de l’art. Un peu comme si Marcel Duchamp avait tourné. Ça change des histoires très saines mais qui puent. Le cinéma propose de moins en moins d’idées que j’ai envie de défendre autant que Mammuth. Pour moi, ce n’est pas seulement un film: c’est le premier manifeste artistique depuis longtemps.»

Surtout, ce film dédié à Guillaume, son fils disparu, le voit ouvrir son cœur en public. Il évoque soudain son propre père: «Il a vécu comme le personnage que j’incarne. Il ne savait ni lire ni écrire. Il était exploité par tout le monde. Mais il avait la même poésie: pour se faire opérer d’un cancer, par exemple, il était allé à l’hôpital musulman, juste parce que l’idée lui plaisait! Il voulait mourir en robe et babouches!»

Cinq minutes après cette conférence d’anthologie, dans les coulisses, Gérard Depardieu s’installe pour un entretien plus confidentiel. «J’aimerais un grand verre d’eau pétillante, s’il vous plaît…»

Le Temps: Vous venez de dire à la conférence de presse que vous n’avez aucune ambition.

Gérard Depardieu: C’est la vérité. Je n’en ai jamais eu! Je me suis toujours contenté de vivre dans le présent. Ma seule ambition, en ce moment, c’est de faire à manger, de rencontrer des gens. Et c’est ce que j’ai toujours fait. Depuis tout petit. Depuis l’enfance. J’ai toujours été curieux des autres. J’ai fait des tas de métiers où j’ai rencontré des tas de gens. Mais l’avantage de celui que je pratique depuis si longtemps, celui de comédien, c’est que, dès la préparation, si tu dois jouer un docteur, tu vas dans les blocs opératoires et tu rencontres tout plein de nouvelles personnes. J’ai toujours vécu ma vie, tout simplement.

Son téléphone portable sonne. Il répond. Une bonne minute de conversation avec un certain Eric. Nous prenons notre mal en patience. L’occasion de mesurer à quel point le cinéma grandit les acteurs. Depardieu n’est pas si grand que ça. Pas si gros que ça. Et, pour reprendre le titre du film qu’il tourna avec le Suisse Claude Goretta en 1974, «Pas si méchant que ça» non plus. «Ecoute Eric, je suis en pleine rencontre avec la presse. Je te rappelle.»

– Est-ce que vous choisissez parfois vos rôles en fonction de ce que vous vivez? Peut-on dire par exemple que la mélancolie de fin de vie, le deuil et la passion pour la moto qui transparaissent dans «Mammuth» viennent des opérations du cœur que vous avez subies, de vos accidents de deux-roues ou de vos propres deuils?

– Pas du tout. Les opérations, par exemple, ça fait partie de la vie. Ce n’est pas parce que j’ai eu cinq pontages et dix accidents de moto que je choisirai un film. Même la mort d’êtres chers, comme Guillaume, Barbara, Jean Carmet, Maurice Pialat ou François Truffaut ne me guide pas. Je reste simplement un porteur de leurs regards sur la vie. Je vois les choses comme Jean, Maurice, Guillaume ou François pouvaient les voir. C’est tout. Il n’y a pas de fin en soi, mais plutôt une continuité dont je suis l’un des garants. Une continuité avec des obstacles à surmonter, mais qui repose toujours sur l’énergie de vivre, la passion à regarder les autres. Quand je rentre en moi-même – car je ne suis pas toujours un idiot optimiste et il m’arrive d’être pessimiste –, je cherche à ne pas m’appesantir sur des états d’âme. Dès qu’on ouvre la porte, c’est la vie qui passe devant. Plutôt que de rester prostré sur le palier avec tes malheurs et tes deuils, à toi de suivre le regard ou le sourire qui passe et qui te plaît.

– A quoi servent, dans le cadre de cette philosophie de vie, les nombreuses activités de vigneron ou restaurateur que vous menez?

– Ce sont là encore des lieux de rencontre. Quand tu possèdes un restaurant, si tu cherches à proposer de la bonne cuisine, tu dois veiller d’abord à la qualité de la nourriture et, en amont, à celle des matières premières. Remonter aux sources d’une viande ou d’un poisson, à ceux qui s’en sont occupés, voilà qui me fait me sentir vivant. Parce que ça me permet de croiser des passionnés. Mon idée du luxe, dans la vie, ce n’est pas de manger à Hollywood en compagnie de dix grandes stars accompagnées par leurs gardes du corps. Cette idée des avantages de la célébrité, c’est de la merde. Je préfère infiniment me retrouver avec des artisans passionnés. Ou alors complètement seul devant une sublime toile de Miro ou une sculpture de Camille Claudel. Observer, prendre son temps, goûter: voilà le vrai luxe. C’est pareil pour le vin. Je me fous complètement de la rentabilité de mes vins ou je ne sais quoi d’autre. Ce qui me passionne, ce sont, par exemple, les viticulteurs formidables qui travaillent sur les quatre hectares de vignes que je possède à Mendoza en Argentine. Là-bas, comme au Maroc, en Italie ou en Espagne, je sais qui s’occupe de mes ceps. Et je connais leur amour du métier.

– Faire du vin, faire à manger, c’est un peu faire l’amour pour vous?

– Absolument! Le secret, c’est de réussir à donner aux gens ce qu’ils désirent, mais sans qu’ils sachent, au préalable, que c’est vraiment ça qu’ils désirent. C’est plus difficile à faire avec le cinéma. Parce que les réalisateurs ne sont jamais tout à fait libres, même ou surtout quand ils ont de l’argent à disposition. Avec le temps, j’en suis venu à penser que mon rôle principal, c’est de les aider à trouver leur liberté. Mais il faut aussi qu’ils acceptent ce que je leur offre. Je ne suis pas masochiste. Ni thérapeute. Or, on ne tombe pas tous les jours sur des auteurs aussi libres que ceux de Mammuth. Le cinéma est devenu difficile pour ce type d’artistes. Je ne suis pas certain que Luis Buñuel pourrait, aujourd’hui encore, faire les films qu’il faisait. Même chose pour Bernardo Bertolucci, Roberto Rossellini ou Pier Paolo Pasolini. L’écoute, pour des univers aussi définis et originaux que les leurs, n’est plus la même qu’autrefois.

– Est-ce que ce regret du passé s’accompagne, chez vous, d’une peur de vieillir?

– A aucun moment. Parce que ma forme physique n’est jamais en question dans mon esprit. Le corps n’est qu’un véhicule. Et même si, suite à un accident, je devenais un légume, j’espérerais continuer à tourner. Le corps n’a aucune importance. Ce qui compte uniquement, c’est ce que l’on est au moment présent. Et comment en profiter.

– En suivant votre parcours, on a le sentiment que seules les femmes sont capables de vous impressionner…

Oui. Parce qu’on découvre tout chez une femme. Je pense en particulier à toutes celles qui m’ont apporté énormément: ces mères, maîtresses, amantes comme Marguerite Duras, Jeanne Moreau ou Barbara. L’autre jour, on m’a demandé qui j’aurais aimé être si j’étais écrivain. Et j’ai répondu: «J’aimerais écrire comme une femme.» Virginia Woolf, Anaïs Nin – même si elle était un peu sous influence, je préfère Anaïs Nin à Hemingway qui, lui, renie son homosexualité. De la même manière, j’aime beaucoup Scott Fitzgerald, mais c’est vrai que je préfère Marguerite Duras ou Colette.

Mon admiration ne vient pas simplement du fait qu’elles sont des femmes, mais parce qu’elles vivent différemment: elles sont, comme Duras le décrivait bien, d’abord nées mères, et elles vivent en général dans une sorte d’attente. Je parle des femmes qui sont fortes, pas de celles qui ne s’illustrent que dans la séduction, la mode et ce genre de choses. C’est de Barbara, par exemple, que j’ai tiré la patience, l’inertie, le recul. Depuis elle, je ne supporte plus de voir les gens s’agiter. Quant à parler des femmes avec qui je partage ma vie privée, ça n’a aucun intérêt. J’ai eu des femmes merveilleuses, des compagnes. Nous nous sommes quittés. Jamais comme des ennemis. Plutôt comme des amis. Même si les divorces coûtent cher, ce n’est jamais que de l’argent. Je suis très heureux d’avoir des enfants merveilleux avec différentes femmes. Je trouve fabuleux d’avoir eu, dans sa vie, 10 femmes, 20 enfants. C’est quelque chose qui casse la morale chrétienne et qui donne la liberté!… Et c’est vrai aussi que je ne crois pas trop aux histoires d’amour. J’y crois le temps de la relation. Et je déteste les conflits, alors je préfère tout donner lors des séparations. Avec l’âge, je n’ai plus envie de me battre pour ça. On va encore dire que je suis une vraie ordure, mais je m’en fiche.

– Vous ne croyez pas aux histoires d’amour?!

– Si, j’y crois. Mais je ne crois pas à l’amour pour toute la vie. Parce que toute la vie, eh bien, c’est long. J’ai rencontré des gens qui se sont aimés toute la vie, mais avec des hauts et des bas. Et pour la plupart, c’est leur éducation qui leur a dicté de ne jamais divorcer. Mais combien d’enfants naissent des conflits de ces couples qui veulent croire à l’amour toujours? Et combien de ces enfants, qui finissent fragiles émotionnellement, auraient préféré que leurs parents divorcent?