«Je n'ai jamais été un bon comédien.» Pas de pathos dans cet aveu. Juste un sourire désarmant. Gérard Guillaumat, 78 ans, ne minaude pas. Ni sur scène, ni dans la vie. Il est trop exigeant pour cela. Mais là, il a tort! Patrice Chéreau n'était en tout cas pas de son avis, lui qui le choisit dans les années 70 pour incarner Don Juan. Liza Minnelli en personne devait elle aussi distinguer Guillaumat dans Cabaret de Jérôme Savary: «C'est le meilleur de tous», s'enthousiasma-t-elle. Les spectateurs du Poche de Genève, après ceux du Théâtre de Vidy, le confirmeront, une larme au coin de l'âme: oui, Le Livre de ma mère d'Albert Cohen lu par Gérard Guillaumat, guidé par le metteur en scène Jean-Louis Hourdin, escorté par deux grands frères en musique, Daniel Bourquin et Léon Francioli, est l'une des plus belles échappées théâtrales de la saison.

Insistons. Mauvais comédien, Gérard Guillaumat? «Mais si. Au théâtre, les metteurs en scène demandent souvent d'être soi-même. Or, je n'ai jamais su qui j'étais. Moi, je me considère d'abord comme un diseur.» Soit. Qu'il lise L'Homme qui rit de Victor Hugo ou Les Contes paysans de Maupassant, Gérard Guillaumat est un passeur exceptionnel. Humble. Sensuel dans sa façon de trousser la phrase, caressée d'un index léger à même la feuille. De soulever les pages de son bréviaire d'amour, de chercher toujours l'accord avec ses camarades de jeu, «ces mecs qui arrivent trois minutes avant la représentation au théâtre et qui sont dès la première note dans le coup».

Chaque soir donc, une déclaration d'amour. Celle d'Albert Cohen à sa mère. Celle aussi, secrète, que Gérard Guillaumat adresse à sa propre mère, séparé d'elle par à peine quelques milliers d'heures, comme dit l'auteur de Belle du Seigneur. Lire cette ode, c'est pour l'acteur se réconcilier avec sa jeunesse. Chaotique. Incomprise. C'est revoir sa mère s'envoler sur ses pointes de ballerine, elle qui appartenait au légendaire Ballet russe de Diaghilev. C'est se rappeler son père musicien, à jamais fugitif. C'est avouer, le temps d'une virgule, un chagrin, la séparation de ses parents, la solitude à peine soutenable de sa jeunesse, la décision de ne jamais avoir d'enfants, pour ne pas répéter le scénario. «Je ne sais pas pourquoi je suis né, lâche Guillaumat. Mon père ne m'a pas désiré. Ma mère non plus. Mais elle m'a aimé, ensuite. C'est la loi du ventre.»

Une fêlure originelle. Avant le choc de la guerre. Gérard Guillaumat entre dans la résistance. Est arrêté. Et déporté à Buchenwald. Sauvé ensuite dans cet enfer par Francis (au cœur d'un spectacle bouleversant il y a une quinzaine d'années), paysan corrézien, père rude et frère doux à la fois. A la sortie du camp, Gérard est mutique. Il réapprendra à parler grâce à Charles Dullin, l'un des maîtres du théâtre français. Il tentera aussi de renouer avec sa mère, cette dame terriblement exigeante, mais un «accident» les séparera à jamais. «Je n'ai jamais dit à ma mère ce que j'avais à lui dire.» D'autres demoiselles le happeront bientôt. «Il m'en fallait beaucoup, confesse-t-il. Je me suis très mal conduit avec elles. J'en avais parfois deux ou trois en même temps. Cette fièvre d'amour vient du camp: j'avais besoin d'être reconnu. D'exister à travers elles. C'est fou ce qu'une femme vous fait exister.»

Et aujourd'hui, à 78 ans, qu'est-ce qui rend ses journées aussi belles que ses nuits? Les livres qu'il veut encore offrir sur les routes, à Fribourg ou dans un village de sa Bourgogne chérie. Marguerite Duras par exemple. Mais aussi ce grand projet avec Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais à Genève, raconter non pas sa vie, mais ses rêves artistiques non accomplis: être danseur de claquettes ou chanteur de cabaret. Son jardin encore, lui dont la vraie passion est de marier des fleurs rares. Et puis, surtout, sa fiancée, une jeune comédienne suisse, qui met du bonheur dans ses yeux quand il l'évoque. Le secret de Gérard Guillaumat est là: cet homme est amoureux. Il l'a toujours été. C'est un don rare.

Le Livre de ma mère, Genève, Théâtre de Poche, Cheval-Blanc 7. Loc. 022/310 37 59. Jusqu'au 16 juin.