A 1,96 m sous la toise, Géraud Siegenthaler voit forcément assez loin. C’est le cas dans la vie de tous les jours, ça l’est aussi quand il pense à l’avenir de sa ville, Porrentruy. Photographe, patron de la Galerie du Sauvage – laquelle a donné naissance aux éditions du même nom –, il vient, entouré de toute une équipe, de relancer pour le mois d’août de l’an prochain le Rock’Air, rebaptisé «Rock’R Sauvage» pour signaler la mue, cet open air qui ponctuait les étés bruntrutains de 1987 à 2013.

On le rencontre «au bureau», comme il dit, c’est-à-dire à la Brasserie des Deux-Clefs, légendaire estaminet planté en plein cœur de la vieille ville de Porrentruy. On est début novembre, et la choucroute, excellente, prélude à une Saint-Martin enfin retrouvée. Par-delà la vitre, sur la rue de la Chaumont, dans ce qui fut tout d’abord une grange, puis une quincaillerie, on voit la Galerie du Sauvage.

Bientôt quinze ans d’activisme culturel au compteur: on y a vu quantité d’expositions – de photos, mais pas uniquement; ce sont actuellement les planches, flamboyantes de réalisme magique, de l’illustrateur Guznag que l’on peut y observer. On y a entendu une foultitude de concerts, pour certains d’une très heureuse audace – on se souvient avec délices de la performance, en 2016, du saxophoniste de l’extrême Antoine Chessex, qui fit trembler l’Ajoie jusqu’aux contreforts des Rangiers.

Incubateur à cancans

«Ce qu’on fait ici, on ne pourrait pas le faire ailleurs, dit Géraud Siegenthaler. Ou en tout cas pas aussi facilement.» Dans une ville de 6700 habitants, tout le monde se connaît, tout se sait. C’est une médaille à deux faces, dont le revers peut être clochemerlesque – une petite cité, c’est un incubateur à cancans. Mais il y a un avers positif: faites vos preuves, et votre inventivité sera vite reconnue et acceptée. Métaphoriquement, ça donne la chose suivante: «La police s’est vite rendu compte qu’on n’arrachait pas des rétroviseurs après nos soirées.»

Travailler la métaphore du rétroviseur permet de mettre en lumière une autre facette de Géraud Siegenthaler: son goût de l’antique. Il roule une vieille Traction, il hante les brocantes, et ce diplômé (en 2004) de l’Ecole de photo de Vevey cultive une passion dévorante pour le patrimoine photographique jurassien. Elle a dû lui venir au contact de son grand-père, Ernest Leuenberger, qui fut lui aussi photographe à Porrentruy – «un sacré personnage!» dit Géraud à son propos.

On doit à cette passion la mise au jour du travail d’un René Lièvre, avec Le Regard du lièvre, chez d’Autre Part, textes d’Elisa Shua Dusapin et Pascal Rebetez; ou celui d’un Bernard Willemin (Naissance d’un canton, aux Editions du Sauvage), «photographe officiel» du Groupe Bélier dans les années 60 et 70. On devra peut-être à cet enthousiasme – c’est en tout cas une idée qui trotte dans la tête de Géraud Siegenthaler – un futur Centre de la photographie («Ça manque tellement!»), avec espaces d’exposition, librairie spécialisée, laboratoires publics, etc.

Selon l’image d’Epinal (on peut d’ailleurs facilement observer la ligne bleue des Vosges en grimpant sur les épaules de l’intéressé), Porrentruy serait, comme bon nombre de villes périphériques, une belle endormie. C’est en partie vrai – on ne roule pas forcément sur l’or, ici. «Mais Porrentruy, c’est surtout un terrain de jeu», dit Géraud Siegenthaler. Dans ce Monopoly en gestation perpétuelle, la case «Rock’R» pourrait ainsi porter chance. Il se souvient de concerts qui l’ont marqué – Massilia Sound System en 1995, Keziah Jones l’année suivante. Il fallait retrouver, ou plutôt faire renaître, cette énergie. L’idée de relancer la machine est venue en en parlant avec Justine, sa compagne – «on a décidé de se faire plaisir!».

Electrons libres

Mais ce n’est pas une mince affaire. Il faut trouver des bénévoles, des fonds – idéalement aux alentours de 150 000 francs. Le but est de faire vivre le festival par les recettes du bar, et non par les entrées. Il faut penser à une programmation susceptible de toucher large – «on ne va pas faire dans le nombrilisme», dit-il. Il a fallu recruter des spécialistes pour chaque poste. «Cela dit, quoi que je fasse, j’arrive toujours à m’entourer de gens passionnés», dit encore Géraud Siegenthaler.

Dans sa bouche revient souvent le nom du graphiste Gilles Lepore, qui a donné sa patte au Sauvage – la galerie comme les éditions. Celui aussi de l’autre âme du lieu, son cousin Hugues Leuenberger (un autre petit-fils d’Ernest!). Celui encore de Justine (qui est d’ailleurs formellement à la tête de l’opération Rock’R) et de celles et ceux qui œuvrent à la résurrection du festival. Porrentruy, dit encore Géraud Siegenthaler, a la taille critique suffisante pour lui permettre d’agir en électron libre. Cependant, la physique nucléaire nous dit que cette particule est rarement solitaire – elle gravite, avec ses semblables, autour d’un noyau complexe. Ce qui est une manière de définir ce qu’on appelle une famille.


Profil

1978 Naissance à Porrentruy.

1991 Son grand-père photographe lui offre son Rolleiflex.

2006 Naissance de son fils, Arnaud, puis de Thomas, deux ans plus tard.

2007 Création de la Galerie du Sauvage avec son cousin Hugues.

2021 Rencontre avec Justine et création du Rock’R Sauvage.


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