Classique

Gergely Madaras, la conviction pour diriger

Le jeune chef, tout récemment nommé à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, vient diriger «Viva la Mamma» de Donizetti à l’ODN. Présentations

Il a un visage si juvénile qu’on pourrait le croire étudiant ou assistant. Son geste sûr et son attitude tranquille ne trompent pourtant pas. A l’issue d’une répétition piano à l’Opéra des Nations (ODN), Gergely Madaras pose sa baguette et se prête au jeu de la séance photo avec le naturel et la simplicité des capitaines au long cours.

A Genève, il est déjà apparu à deux reprises pour la Flûte enchantée en 2015, et Fantasio en 2017. Aussi présent au Septembre musical de Montreux-Vevey, le jeune chef de 34 ans fait partie des artistes auxquels Tobias Richter s’est attaché. C’est la raison pour laquelle le revoilà invité dans sa dernière saison du Grand Théâtre, à la tête de l'Orchestre de chambre de Genève cette fois. Le chef découvre la salle de l’ODN, dont il apprécie beaucoup «la chaleur de l’acoustique».

Un destin à épisodes

L’ouvrage à l’affiche n’est pas couramment programmé. Il apparaît pour la première fois à Genève depuis la réouverture en 1962. Ce Viva la Mamma, ainsi joyeusement renommé pour alléger le titre initial, Le Convenienze ed inconvenienze teatrali, a connu un destin en plusieurs épisodes. Deux versions successives ont vu le jour, et une troisième n’a jamais été donnée.

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La première se composait d’un petit opéra-bouffe en un acte, composé sur un livret et une musique de Donizetti d’après une comédie connue d’Antonio Simone Sografi. La deuxième proposition s’est enrichie, quatre ans plus tard, d’un deuxième acte conçu sur un livret de Domenico Gilardoni, lui-même tiré de la suite donnée par Sografi à son projet initial.

Bataille d’ego

La mise en abyme de l’opéra dans l’opéra, par le biais de la caricature de ses protagonistes, donne du ressort à un sujet qui flirte avec le burlesque. Directeur de théâtre, imprésario, poète, musicien, compositeur, prima donna, ténor et autres personnages se livrent une bataille d’ego aussi désopilante que grinçante.

A la mise en scène de cette œuvre sarcastique, Laurent Pelly renoue avec la verve comique qui le porte haut, dans des décors de Chantal Thomas. Laurent Naouri compose une Mamma Agata burlesque à souhait et Patrizia Ciofi incarne une parfaite prima donna capricieuse dans la nouvelle production de l’ODN passée par Lyon en février dernier, et qui se rendra au Liceu de Barcelone en 2020.

En attendant, les Genevois pourront découvrir cette farce acide dès le 21 décembre, sous la baguette du jeune Hongrois qui se régale dans la fosse. Qu’est-ce qui l’inspire dans Viva la Mamma, lui qui n’a abordé Donizetti qu’une fois avec Lucia di Lammermoor, il y a des années, devant l’Orchestre symphonique de Savaria?

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«Sa légèreté et son rythme, avoue-t-il. Lucia se déroule de façon horizontale sur de longues mélodies, dans le pur style du bel canto. La tension et les émotions s’expriment sur le cantabile et l’entrelacement des plans orchestraux et vocaux. Viva la Mamma évolue dans une sorte d’excitation et de nervosité verticale, rapide, hachée et haletante, au rythme du style bouffe.»

Timing crucial

Ce genre opératique bondissant n’est pas si facile qu’il y semble. Il requiert «une grande concentration pour obtenir une tenue narrative très serrée. Le timing est crucial. Si on relâche ou accélère à peine trop tôt ou légèrement trop tard, tout l’effet s’effondre. Cela demande beaucoup d’attention, tant sur le plateau que dans la fosse, pour rester parfaitement dans les mêmes respirations, articulations et phrasés. Et pour vivifier les couleurs orchestrales et vocales, on ne peut rien laisser au hasard ou à la routine.»

La précision et l’énergie vitales, Gergely Madaras les a acquises dès l’âge de 5 ans, en pratiquant la musique folklorique de son pays. Il jouait alors sans partition mais d’oreille et par imitation, comme cela se faisait alors. «Revitalisée après le régime communiste, la musique traditionnelle est réapparue sur les scènes de Budapest et dans les écoles», explique le musicien.

Le petit Gergely étudie ainsi avec des musiciens du cru et parcourt les villages pour les fêtes et cérémonies. Le violon, le cymbalum, la percussion jouée sur un ütögardon, sorte de caisse de violoncelle à cordes identiques que l’on frappe, tout cela l’émerveille.

Une énergie phénoménale

Il se lance alors avec passion dans l’étude du violon folklorique, puis à 11 ans passe à la technique classique et à la flûte. Le déclic de la direction d’orchestre lui vient avec Georg Solti, dont il assiste à une répétition. «Son énergie phénoménale et sa faculté d’entraîner et de convaincre les musiciens m’ont ébloui. J’ai su à ce moment que je voulais faire ce métier.»

Académie Franz Liszt, Conservatoire Bartók, composition, direction d’orchestre… Tout se met en place autour de cette révélation. Gergely Madaras part étudier à Vienne, Manchester, Londres… Les contacts et les mandats se multiplient. Il est élu en 2013 au poste de directeur musical de l’Orchestre de Dijon Bourgogne et est nommé à l’Orchestre symphonique de Savaria en 2014. Il ne prolongera pas ces mandats à son entrée en fonction à Liège en 2019.

Parcours sans faute? «Il ne s’agit pas d’une stratégie définie, mais d’opportunités heureuses. Pour l’instant, je me concentre sur le répertoire symphonique et dirige deux à trois opéras par an. La pratique lyrique est beaucoup plus lourde avec des périodes longues de répétition et des programmes définis très à l’avance. J’avance à mon rythme.»

L’allure semble s’accélérer doucement mais sûrement pour ce jeune chef qui voit son métier plus dans la conviction que dans l’autoritarisme, à l’image d’un Carlos Kleiber ou d’un Simon Rattle. Des modèles qui inspirent…


ODN les 21, 23, 26, 28, 30, 31 décembre et 3 janvier. Rens.: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

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