Musique

Geri Allen, voix immense du piano jazz, est décédée

Associée à Ornette Coleman, Charles Lloyd ou Steve Coleman, l’Américaine a durablement imprimé sa marque dans l’histoire de son instrument. Née en 1957, elle est décédée mardi

Le 4 avril, on l’avait vue une dernière fois. Après son propre concert sous le chapiteau de Cully, un concert d’une douceur et d’une intelligence inouïes, elle s’était levée pour laisser sa place au vieux patron McCoy Tyner. Devant lui, elle avait souri, joint ses mains comme pour une prière et, discrètement, avait trouvé une chaise dans les coulisses pour écouter une fois encore un maître du jazz. Rien qu’à la voir ainsi, presque 60 ans, éperdue de transmission, baignée d’humilité, on comprenait que Geri Allen n’était pas seulement l’une des meilleures pianistes de son temps, mais une humaniste, très simplement. Elle est décédée mardi à Philadelphie, la ville de McCoy Tyner, d’une affreuse maladie.

Il y aurait mille choses à dire de ce jeu, mille exemples à trouver de son articulation de madrigal. A cet instant précis, on songe à un disque en trio, enregistré les 14 et 15 septembre 1987 dans un bien nommé studio new-yorkais, Sound Ideas. Le contrebassiste historique d’Ornette Coleman, Charlie Haden, invite la jeune pianiste d’Ornette Coleman, deux générations qui ont côtoyé le poète de l’alto, le gourou du free-jazz; Paul Motian tient une batterie métallique. Ils jouent à trois «Lonely Woman» d’Ornette. Une des plus insidieuses mélodies qui soient. Le tremblement papillonné de la section rythmique et le calme, impérieux, ailé, du piano. Une improvisation qui ne dit pas son nom, presque un murmure, le chant d’une mère.

Fille du Michigan

Geri Allen était capable de tout dire sans jamais trop faire. Elle était de ce point de vue de l’école monkienne («Less is More», le moins c’est plus), la grandeur du clavier quand il ne se résout pas à ses penchants diserts. Fille du Michigan, de Pontiac, grandie à Detroit, elle savait ce qu’une chanson exige; elle avait d’ailleurs enregistré récemment les tubes de la Motown. Il n’y avait pas chez Allen le snobisme de la grande musique, le complexe du savant. Elle aimait les refrains, les ponts, donner à une mélodie son ampleur, enseigner, transmettre, ne pas se contenter de montrer.

Elle raffolait des révolutions alors qu’il n’y avait personne de plus timide qu’elle. Avec un autre saxophoniste alto, un autre Coleman, Steve, elle avait participé à la naissance extraordinaire du mouvement M-Base où l’intelligence soul croisait la recherche. Elle était de toutes les parties pourvu qu’elles répondent à une substance, à une histoire. Elle avait enregistré deux albums lumineux avec Charles Lloyd, elle avait rendu hommage à une autre femme pianiste, une compositrice elle aussi, Mary Lou Williams, elle pouvait volontiers jouer du synthétiseur si les timbres l’exigeaient.

Directrice du département jazz à l’Université de Pittsburgh, récemment nommée à la tête du Carr Center de Detroit, Geri Allen n’était depuis longtemps plus seulement une disciple. Elle pensait que, dans ce pays qui accouche du pire et du meilleur, il ne fallait pas se contenter d’être. Il faut donner.

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