Exposition

Germaine de Staël et Benjamin Constant, deux amants épris de liberté

Ils se sont attirés, aimés, querellés. Les auteurs de «Corinne» et d'«Adolphe» ont plongé dans la mêlée de leur époque. La Fondation Bodmer à Cologny célèbre leur talent dans une exposition vibrante

Au couchant, Benjamin Constant a le cœur qui s’emballe. Dans le jardin de la maison de Mont-Choisi, ce 18 septembre 1794, sur les hauteurs de Lausanne, il vit une révolution. Germaine de Staël lui parle peut-être de la reine Marie-Antoinette qu’elle aurait voulu sauver de l’échafaud, de ce Robespierre qui finira mal à force de couper les têtes qui ne lui reviennent pas, d’Emmanuel Kant qui affermit l’esprit, de l’été qui tourne doucement casaque.

Mais est-il vraiment en état de l’écouter? Il est ébloui par le brio de cette femme déjà célèbre alors qu’elle n’a que 28 ans. Pour un peu, le jeune homme se sentirait fiévreux comme Saint-Preux face à Julie d’Etange dans La Nouvelle Héloïse, ce roman de Rousseau qu’ils ont lu l’un et l’autre. Imaginons un instant. Germaine s’amuse de l’émoi de ce drôle de garçon qui était, il n’y a pas si longtemps encore, gentilhomme à la cour du duc de Brunswick.

A la tombée du jour, la surprise se répand en feu de joie. Deux ardents. Deux têtes bien faites. Et ce plaisir infini d’être au diapason de l’autre; de se sentir branlés sur la même planche instable, celle d’une actualité qui les captive. Cette rencontre est une lame: elle aiguise la pensée, le sentiment, l’idéal.

Un serment d’amour

C’est qu’entre Benjamin et Germaine, le commerce sera romantique tant que la passion durera; fraternel toujours, malgré mille querelles; intellectuel jusqu’au bout; il laissera une empreinte dans l’époque et au-delà, comme le souffle Germaine de Staël et Benjamin Constant, l’esprit de liberté, exposition vibrante, à la Fondation Bodmer, à Cologny. Son prétexte? Le bicentenaire de la mort de Germaine et le 250e anniversaire de la naissance de Benjamin.

On y entre sur les pas de Léonard Burnand, historien tonique comme l’escrimeur, directeur de l’Institut Benjamin Constant, qui cosigne cette fête des esprits avec Stéphanie Genand, présidente des études staeliennes, et le directeur de la fondation, Jacques Berchtold. Voyez cette toile à main gauche: c’est Germaine, majestueuse comme elle n’aimait sans doute pas qu’on la représente, elle caresse des doigts une lyre, égérie au pied de la montagne. Première œillade.

Mais qu’est-ce là que ce billet? Un serment d’amour, oui, rédigé de la main de Benjamin en 1796. On déchiffre: «Nous promettons de nous consacrer réciproquement notre vie…»

La liberté dans les veines

Si l’exposition marque, c’est qu’elle est conçue comme un entretien. A travers moult documents – ce portrait de la jeune Germaine, 14 ans, par Louis de Carmontelle – ces deux apôtres de la liberté, comme Léonard Burnand les désigne, dialoguent encore.

Ils sont d’accord sur tout ou presque. Ils ont été séduits par le jeune Bonaparte; ils détestent Napoléon. Ils ont épousé les idéaux de 1789, applaudi la fin de l’iniquité, l’abolition des privilèges, la préséance du talent sur la naissance; ils réprouvent la fureur de la Terreur, ses coups de sang en série, son intolérance. A son amie Isabelle de Charrière, Benjamin écrit, depuis la cour du duc de Brunswick, le 11 novembre 1793: «Comment voulez-vous qu’on écrive au milieu des têtes qui roulent?»

Deux albatros dans la tourmente. Benjamin et Germaine sont courageux et irréductibles à leur façon. Ils revendiquent la liberté, leur mot fétiche; ils réclament l’ordre. La monarchie, à condition qu’elle soit constitutionnelle, a leur faveur. Leur ambition est de sauver les acquis de la Révolution, d’en exorciser à jamais les démons. De cette hauteur, de cette noblesse, ils vont payer le prix.

La détestation de Napoléon

C’est qu’on ne mégote pas avec Napoléon. Benjamin trouve asile en Suisse, puis en Allemagne. Germaine, elle, transforme son château de Coppet – acquis par son père adoré, Jacques Necker – en digue contre le despotisme. A l’automne 1810, les grenadiers du ministre de la Police, le général Savary, saisissent De l’Allemagne, comme le raconte l’universitaire Florence Lotterie dans le beau livre qui accompagne l’exposition.

A son ami, le prince de Ligne, l’écrivaine rapporte les événements ainsi: «C’est la veille du jour où il devait être en vente que le ministre de la Police, le général Savary, a envoyé ses grenadiers s’emparer de mon esprit de conversation, de ma littérature, de ma philosophie, de mon enthousiasme…» A l’outrage, elle répond en enchanteresse de salon: elle ne se laisse pas abattre; l’ironie est un antidote.

Les journaux secrets

La beauté encore de cette exposition, c’est d’introduire le visiteur dans l’intimité des héros, là où le sujet dialogue avec lui-même, là où il tente de se (res-)saisir, à l’abri des fielleux et des indiscrets. Laissez-vous happer par les cahiers de Benjamin Constant. Sur l’un, les phrases coulent en français, mais en caractères helléniques. Sur l’autre, une succession de signes et de chiffres renvoie à un code. Sur l’autre encore, l’excitation d’un jour s’énonce sans masque. Benjamin est graphomane comme Stendhal: il se cherche au fil de l’encre.

«La publication de ces journaux à la fin du XIXe siècle est un choc, s’enthousiasme Léonard Burnand. Personne n’était allé aussi loin dans l’analyse de soi.» De Benjamin Constant, ses adversaires diront, dès la Restauration de 1815, qu’il était inconstant, penchant tantôt pour un camp, tantôt pour l’autre. Germaine de Staël, elle, aura droit aux lazzi de détracteurs, des pisse-froid souvent, prompts à se moquer de ses exaltations. Peu importent les chiquenaudes des moustiques. Ces deux sensuels, merveilleusement excessifs, ont épousé une idée de la condition humaine, une éthique.

La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, lorsque ces actions sont dictées par le devoir

Germaine de Staël, qui écrivait comme elle respirait, a maintes fois défini cette ligne de conduite. Dans l’article que lui consacre Florence Lotterie, elle l’exprime ainsi: «La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, lorsque ces actions sont dictées par le devoir.»

Au crépuscule de son existence, en 1830, Benjamin Constant se rappelle sans doute la virevolte de Mont-Choisi. Certitude: il n’a cessé de célébrer son amie décédée en 1817, à l’âge de 50 ans. Ils ont en commun, à jamais, la passion du style, c’est-à-dire de la pensée en mouvement. A la fin de De l’influence des passions sur le bonheur, essai fameux écrit en 1796, l’auteur de Delphine s’adresse ainsi à cette France républicaine qui vole alors de victoire en victoire: «Et vous, Français, vous, guerriers invincibles, vous, leurs chefs, vous, qui les avez dirigés et soutenus par vos intrépides ressources, c’est à vous tous à qui l’on doit les triomphes de la victoire; c’est à vous qu’il appartient de proclamer la générosité.»

La générosité est l’aristocratie de Benjamin et de Germaine. L’Europe chavire mille fois, eux tiennent leur promesse en oiseaux de feu.


Destins croisés:

1766: Germaine Necker voit le jour à Paris, fille de Jacques Necker et de Suzanne Curchod.

1767: Benjamin Constant naît à Lausanne, fils d’un officier de carrière.

1794: Benjamin et Germaine se rencontrent sur les hauteurs de Lausanne.

1803: Germaine doit s’exiler. Le château de Coppet est son bastion.

1817: Elle meurt à Paris.

1830: Tribun adulé de la jeunesse, Benjamin s’éteint. Quelque 150 000 personnes suivent son corbillard jusqu’au Père-Lachaise.


«L’esprit de liberté», Cologny (GE), Fondation Bodmer, jusqu’au 1er octobre; rens. Fondation Bodmer

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