Histoire

Gertrude Bell, la meilleure ennemie des Arabes

Longtemps oubliée par la mauvaise conscience coloniale, la Britannique retrouve sa place parmi les grandes exploratrices du XXe siècle. Son rôle dans la fondation de l’Irak fait d’elle une des plus importantes femmes d’influence de son temps

Dans l’immensité du rouge désert du Néfoud, battu par les vents sableux et les orages, les Bédouins d’il y a cent ans croisaient parfois une étonnante silhouette, yeux verts, nez fin et pointu, peau blanche durement éprouvée, qui s’avançait sans crainte et parlait leur langue. Cette apparition peu commune, ils l’appelaient la «Khatun» (noble dame), et elle bénéficiait de toutes les marques de l’hospitalité locale.

Dans son pays, l’Angleterre, la Khatun s’appelait Gertrude Bell: pur produit de la haute société victorienne, à la fois classe et extravagante, elle a cassé tous les plafonds de verre qui s’imposaient aux femmes et mené exactement la vie qu’elle voulait: photographe, écrivain-voyageuse, archéologue, alpiniste, agent secret, diplomate et, last but not least, architecte en chef d’un nouvel Etat-nation, l’Irak.

Est-ce pour ce dernier accomplissement (perçu aujourd’hui avec gêne et mauvaise conscience) que Gertrude Bell a été reléguée aux oubliettes de l’histoire pendant 80 ans, au contraire de tant d’autres exploratrices intrépides comme Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt? En 2016, un biopic sortira sur les écrans suisses (Queen of the Desert, de Werner Herzog, 2015), avec les traits flatteurs de Nicole Kidman dans le rôle-titre. De quoi rendre justice au pendant féminin de Lawrence d’Arabie, personnage mythique qu’elle connaissait d’ailleurs et qu’elle appelait «mon petit» – droit d’aînesse oblige.

A dos de chameau

1915: alors que T. E. Lawrence encadrait les insurgés arabes contre les Ottomans, Gertrude Bell, de son côté, a déjà traversé le désert syrien de long en large, découvert des sites tels que le palais abbasside d’Al-Ukhaidir (actuel Irak), et a poussé sa caravane jusqu’à la légendaire forteresse des Rashid à Ha’yl en actuelle Arabie saoudite, où aucun Occidental n’avait jamais mis les pieds. Si Miss Bell voyage le plus souvent confortablement – baignoire portative en toile, nécessaire de toilette et de coiffure occupant plusieurs malles, tentes multiples, table et couverts, etc. –, elle sait aussi faire preuve, lors des coups durs inévitables en voyage, d’un stoïcisme qui ébahit son équipage: faire douze heures de chameau sans s’arrêter ou boire de l’eau croupie n’effraient pas cette aventurière qui a délaissé les pavillons de brique pour l’immensité du ciel d’Orient.

Dilettante, Gertrude Bell? Certes touche-à-tout, mais avec un côté perfectionniste. Son milieu d’origine – une famille de riches industriels – la met toute sa vie à l’abri du besoin. Sa vie aurait pu se limiter, comme tant d’autres femmes de son temps, à la famille et aux réceptions. Or la jeune Gertrude est avide de connaître: la voilà reçue à Oxford et bientôt l’une des premières femmes diplômées de ce bastion masculin. N’en déduisons pas que Gertrude Bell était féministe, car au contraire elle avait un certain mépris pour ses contemporaines et fut même présidente d’honneur du comité anti-suffragettes.

Femme de haute trempe qui sait se faire reconnaître dans un monde d’hommes, telle est Gertrude Lowthian Bell, dont les connaissances géographiques, politiques, anthropologiques de l’Orient compliqué la rendent bientôt incontournable lors de la Première Guerre mondiale. En 1915, donc, Gertrude est engagée au bureau arabe du Caire, l’agence britannique de renseignement sur le Moyen-Orient, comme officier de liaison. Deux ans plus tard, elle suit les troupes anglo-indiennes qui remontent la Mésopotamie jusqu’à Bagdad en chassant l’armée turque. C’est là que ses connaissances des routes et des tribus bédouines s’avèrent précieuses. Nommée «secrétaire orientale», poste diplomatique important, «Major Miss Bell» est chargée de dessiner les contours d’un futur Etat irakien sous mandat britannique. C’est elle qui convainc à la fois Churchill et les chefs régionaux de mettre Fayçal, leader des révoltes arabes, à la tête de l’Irak.

Un beau monument

Péché originel? Voyons un peu: l’Irak, moulé sur l’Etat-nation à l’européenne, naît en 1920 sur la base de trois vilayets ottomans composés de populations diverses. Les chiites sont majoritaires mais, à l’époque, on craint leur fanatisme, d’où le choix d’un sunnite à la tête du pays. Surtout, ces populations s’étaient jusque-là bien accommodées d’une allégeance à peu de frais au sultan-calife d’Istanbul, qui avait l’avantage d’être éloigné… La critique de T. E. Lawrence a ici valeur de prophétie: «Cet Etat d’Irak est un beau monument, même s’il ne dure que quelques années de plus, comme je le crains souvent et que parfois je l’espère. Cela paraît un bien douteux bénéfice de donner un gouvernement à un peuple qui s’en est longtemps passé.»

Du coup d’Etat de 1958 à l’invasion américaine, l’Etat irakien, qui «s’est construit contre sa société» selon Pierre-Jean Luizard, n’a cessé de s’effriter jusqu’à s’écrouler complètement avec l’irruption de l’Etat islamique qui s’étend sur ses chairs nécrosées.

Alors, faut-il traîner Gertrude Bell au tribunal de l’histoire pour colonialisme aggravé? Il n’est pas certain qu’on obtienne une si franche condamnation. D’abord, la Britannique avait la plus haute estime des peuples du désert et, bien que péchant par orientalisme, elle a cherché à les comprendre et les a respectés. A la même époque, son compatriote Mark Sykes – le négociateur des fameux accords secrets Sykes-Picot – qualifie ces populations d’«animaux», de «malades» et d’«indolents».

De plus, Miss Bell ne manquait pas d’acuité politique, selon l’essayiste Christophe Hitchens dans The Atlantic: elle critique par exemple la fameuse déclaration Balfour, qui ouvrait la porte à un foyer juif en Palestine, craignant l’hostilité unanime des Arabes et aussi la mise en danger des minorités juives du Moyen-Orient. Elle percevait également, bien plus que d’autres officiels britanniques, la puissance montante d’Ibn Séoud, qui allait bientôt détrôner les Rashid et les Hachémites de la péninsule arabique.

Certes, Gertrude Bell a été la figure du mandat britannique. «Elle était une colonialiste, oui, mais elle semblait totalement dévouée au pays», explique l’archéologue Lamia al-Gailani Werr (Daily Telegraph, 21 février 2014). Etablie en permanence à Bagdad dans les années 1920, elle devient la confidente politique du roi Fayçal et reçoit le titre officieux de «reine sans couronne d’Irak». Mais au fil des années, son influence s’érode, la voilà isolée. Sa mort, une nuit de 1926 des suites d’une overdose de médicaments, était-elle volontaire?

L’intrépide et extravagante n’a échoué à franchir qu’un seul sommet, semble-t-il. Certes, Gertrude Bell a fait deux fois le tour du monde, elle a découvert d’importants vestiges et mené des fouilles dans le désert, elle a été aussi une alpiniste chevronnée – un sommet des Engelhörner, dans les Alpes bernoises, porte son nom: Gertrudspitz! Mais ses exégètes s’accordent à dire qu’elle n’a jamais connu l’amour charnel. Est-ce par un goût grandiose de la diversion, si ce n’est de la fuite, qu’elle s’est élancée sur les routes sableuses à dos de chameau?

Amour platonique

Gertrude Bell a pourtant connu deux amours. Le premier lors d’un voyage en Perse à l’âge de 24 ans, mais dont la demande en mariage se solde par un refus parental. Le second prétendant, rencontré sur un chantier de fouilles en Turquie, est un officiel britannique du nom de Dick Doughty Wylie. Dick, malheureux en mariage, et Gertrude l’insatiable aventurière connaîtront un amour platonique pendant huit ans, avant que lui meure lors du débarquement à Gallipoli en 1915. S’est-elle engagée à l’Arab Bureau pour oublier ce drame amoureux, comme le suggère Rosemary O’Brien dans l’introduction à l’édition de ses lettres?

Au Musée national d’Irak à Bagdad, dont Gertrude Bell fut à l’origine de la fondation et qui fut terriblement pillé suite à l’invasion américaine, il y avait autrefois un buste en sa mémoire sur lequel on pouvait lire: «Gertrude Bell, dont la mémoire sera toujours tenue en affection par les Arabes». On ne sait si c’est là un témoignage d’amitié sincère. Le buste a disparu du musée avant 2003, juste avant le début du grand démantèlement de l’Irak. Un petit larcin pour un grand symbole. 

A lire

Christel Mouchard, «Gertrude Bell. Archéologue, aventurière, agent secret», Tallandier, 2015.

«Gertrude Bell. The Arabian Diaries, 1913-1914», Syracuse University Press, 2000.

Jean-Pierre Filiu, «Les Arabes,leur destin et le nôtre», La Découverte, 2015.

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