La geste d'un vampire en pays de Vaud

En 1903 à Ropraz, la tombe d'une jeune fille de notable est profanée. Jacques Chessex ouvre son récit par ce fait divers, partiellement réel ou totalement imaginaire, et captive le lecteur sans réserve parce qu'il met pour une fois ses obsessions à distance.

Jacques Chessex. Le Vampire de Ropraz. Grasset, 108 p.

Faut-il avouer l'inquiétude qui préoccupe le lecteur quand il se prépare à attaquer la lecture d'un livre de Jacques Chessex? Sera-ce encore une immersion dans les gouffres personnels de l'écrivain, les délices roulés sous la langue de la culpabilité? Les angoisses, les désirs plus du tout secrets d'un auteur qui aime se dévoiler, ou faire semblant d'en dire beaucoup, trop, sur lui-même en dictant au lecteur d'être son complice en turpitudes? Avec Le Vampire de Ropraz, l'inquiétude disparaît rapidement. Il y a pourtant des turpitudes dans ce récit qui commence près de la maison de Jacques Chessex, à Ropraz, où il habite depuis bientôt trente ans, sur le chemin longeant le cimetière. Jacques Chessex, ou plutôt le narrateur, se souvient d'une jeune fille morte en février 1903, dont la tombe est désaffectée depuis une dizaine d'années.

Rosa Gilliéron fut victime d'une méningite. Elle est enterrée là, dans une terre que le fossoyeur dut tailler pour y descendre le cadavre car elle était gelée par l'hiver. En ce temps, Ropraz était loin de la ville, loin de Lausanne, du monde moderne qui étendait ses pouvoirs, de la raison ou de la science. C'était le pays profond, l'obscurité de la vie en fermentation, la campagne traversée de violences domestiques, d'humeurs sexuelles qui ne se disent pas, d'incestes et de rumeurs. On se méfie, on s'épie. Chaque chose, chaque regard, chaque mouvement est un signe. Mais de quoi? Chessex campe les lieux avec son sens de la faiblesse humaine; des trésors de méchanceté et de désirs mortifères que recèlent les âmes et les corps.

Rosa est la fille d'un juge de paix, d'un député, Emile Gilliéron, qui est l'urbanité dans cette campagne, le notable dans un pays où des mondes inconciliables vivent côte à côte. Et dans ce pays, comme dans ceux qui lui ressemblent, l'enterrement d'une fille de notable est un moment où se trouvent réunis tous les membres d'une communauté qui se donne à elle-même le spectacle de sa solidarité. Fragile solidarité. Elle se brise comme du verre quand, deux jours plus tard, on découvre la tombe profanée et le cadavre de Rosa portant les traces de pratiques épouvantables dont Jacques Chessex donne bien sûr tous les détails.

Il y a un vampire à Ropraz. Qui est-il? Pourquoi cette horreur? On soupçonne. On se barricade. On sort l'ail et les crucifix dans ce pays protestant (mais les catholiques de Fribourg sont tout près, avec leurs exorcismes si pratiques en de pareilles circonstances). C'est le défilé des présumés coupables, parce qu'ils ont des vices, parce qu'ils sont différents, parce qu'ils parlent ou se taisent... Le vampire recommence. On le trouvera? Sans doute puisqu'il est désigné, puisqu'on l'a découvert se donnant du plaisir dans le cul des vaches. Une autre histoire commence. Celle de Charles-Augustin Favez, et d'un médecin psychiatre disciple de Charcot, et d'une dame blanche qui visite le vampire dans sa prison. On n'en dira pas plus; le livre est court. On ne dira pas la fin, maligne et joliment littéraire.

En partant de ce fait divers, partiellement réel ou totalement imaginaire, Jacques Chessex réussit un récit de genre (comme on parle d'un film de genre). Il respecte le modèle, le rythme et les péripéties des vieilles histoires de vampires qui peuplent encore les consciences jusque dans la forêt des villes. Il transporte dans un univers fin du XIXe siècle les obsessions du début du XXIe: tueurs en série, violeurs, pratiquants de rituels sanglants qui hanteraient - si l'on en croit les séries télévisées, les films et les polars du moment - les rues sombres et les recoins de nos métropoles urbaines. Et ça marche, on marche. Aucune gêne. Le narrateur ne parle pas à la première personne comme c'était le cas par exemple dans le précédent roman de Chessex, Avant le matin. Tout est à distance, ciselé dans le vieux langage des contes et légendes horribles qu'il est doux d'entendre parce qu'ils n'appartiennent pas à notre vie de tous les jours mais en cristallisent les angoisses.

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