Europe

«La gestion de la crise des réfugiés par Bruxelles est tout sauf rassurante»

Marton Ugrosdy, un politologue hongrois, analyse le fossé grandissant entre le groupe de Visegrad dont les positions conservatrices sont souvent en opposition avec les grandes capitales européennes

Lors du sommet Union européenne-Turquie le 7 mars à Bruxelles, le premier ministre hongrois Viktor Orban a de nouveau fait parler de lui. Il a menacé le projet d’accord de veto, plus particulièrement sur la question de réinstallation des réfugiés syriens en Europe. Spécialiste des relations internationales, fervent partisan de la construction européenne et chercheur à l’Institute of Foreign Affairs and Trade, Marton Ugrosdy explique que les Etats de Visegrad (Hongrie, République tchèque, Pologne et Slovaquie) veulent faire entendre leur voix dissonante à Bruxelles.

Le Temps: L’Union européenne (UE) est divisée sur plusieurs fronts, y compris entre les pays de Visegrad et l’Europe occidentale? Y- a-t-il mésentente?

Marton Ugrosdy: Il ne s’agit pas de mésentente, mais d’états d’esprit différents. Nous avons une autre histoire et notre niveau de développement économique n’est pas le même qu’en Europe occidentale. Ces deux facteurs influencent nos pensées et notre approche aux défis. Toutefois, le plus important est qu’il y a une volonté de travailler ensemble. Chaque fois que l’Union a fait face à une crise, elle a fini par trouver une solution commune. Il y a des tensions ces jours sur plusieurs dossiers, mais le dialogue n’est pas rompu.

- Les pays du groupe Visegrad ont-ils un agenda propre par rapport à l’UE?

- Il y a eu une couverture médiatique négative ces dernières semaines parce que ces pays ont osé lever leur voix. Les dirigeants politiques de ces pays tiennent à leur unité et il est possible que cette unité dérange. Apparemment, ces derniers ne veulent plus jouer un rôle passif et entendent défendre leurs intérêts. Il n’y a rien de mal dans cette approche. Chaque pays ou groupe de pays agit de la même façon et défend son agenda national.

- Il y a toute de même un grand fossé sur la crise des réfugiés

- Oui, le plus grand différend concerne le programme européen de relocalisation de 160 000 réfugiés se trouvant en Italie et en Grèce. Ce programme est dépassé. Des Etats, et pas seulement ceux du groupe de Visegrad, n’en veulent pas. Mais faute de nouvelles idées, l’UE insiste. La Hongrie avait fait part de son scepticisme dès octobre dernier et avait appelé au renforcement du Frontex pour assurer la surveillance des frontières extérieures de l’UE, notamment les frontières grecques. L’UE commence enfin à reconnaître qu’il avait raison.

- Peut-on parler de manque de solidarité?

- On pourrait alors dire aussi dire autant pour la Finlande, le Danemark, le Royaume-Uni, la France. La solidarité est peut-être difficile dans les pays de Visegrad qui doivent eux-mêmes faire face à de nombreux défis — infrastructures, institutions publiques. Il n’empêche que le groupe Visegrad est solidaire de la Macédoine à qui il a apporté de l’aide matérielle et humaine pour consolider ses frontières avec la Grèce.

- La Hongrie, la Slovaquie et la Pologne ont clairement déclaré qu’ils ne voudraient pas accueillir de réfugiés musulmans…

- La vérité est qu’en Hongrie, il y a déjà une minorité musulmane, notamment turque, qui cohabite très bien avec le reste de la population. La situation est particulière en Pologne qui est un pays très catholique. Le vrai problème est l’incertitude qui créé des réactions négatives. La gestion de la crise des réfugiés est tout sauf rassurante.

- Les récentes élections présidentielles et législatives en Pologne puis en Slovaquie le week-end dernier ont montré une montée du conservatisme. Est-ce le destin des pays de Visegrad?

- On ne peut pas parler de tendance. En réalité, le conservatisme, l’euroscepticisme et le populisme gagnent du terrain en France, au Royaume-Uni et en Allemagne. Je vous fais remarquer que ce sont des socio-démocrates qui sont au pouvoir en Slovaquie comme en en République tchèque. Ces deux pays défendent aussi la souveraineté de l’État-nation, sans qu’ils soient conservateurs. Malgré les récentes critiques contre le premier ministre slovaque Robert Fico, ce dernier fait toujours partie du club des chefs d’État sociaux-démocrates européens. Il faut situer certains de ses propos dans le contexte des législatives du 5 mars. (NDR: Le premier ministre Fico a perdu sa majorité et l’extrême droite a fait son entrée dans le Parlement slovaque, une première.)

- La démocratie n’est donc pas en danger…

- Tout Etat qui ne partage pas l’idéologie libérale est mal vu en Europe occidentale et sa légitimité est mise en doute. Pourtant chaque gouvernement a été élu dans des élections nationales libres. Le nouveau gouvernement polonais est montré du doigt. Il a sans doute d’autres idées que Bruxelles, mais il a un mandat clair de l’électorat. Il faut juger un gouvernement par ses actes et sans préjugés. Le gouvernement hongrois est critiqué davantage à l’étranger que dans le pays. L’opposition joue son rôle et se pose comme l’alternance. Une partie de la presse est en connivence avec le pouvoir, mais c’est le cas aussi dans de nombreux pays. En Hongrie, y a aussi des médias qui ne font aucun cadeau au pouvoir, surtout lorsqu’il s’agit de dénoncer la corruption, les abus du pouvoir et les passe-droits.

- Des dirigeants européens affirment que les pays de Visegrad font obstruction à tout rapprochement avec la Russie. Qu’en pensez-vous?

- Il s’agit une nouvelle fois d’une opinion qui ignore la réalité. Regardons sur le plan énergétique. La Pologne, grâce à ses réserves de charbon, est le seul pays qui peut se permettre d’avoir des relations tendues avec Moscou. Mais la Slovaquie et la Hongrie n’ont pas d’alternative que le pétrole et le gaz russes. Ces deux pays sont favorables à un rapprochement avec la Russie.

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