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Image tirée du film documentaire Ghost Hunting, de Raed Andoni.
© DR

Cinéma

«Ghost Hunting», enferme-moi si tu peux

Le documentariste Raed Andoni dédie un film dense et troublant aux centaines de milliers de Palestiniens qui sont depuis cinquante ans passés par les centres d’interrogation et de détention israéliens

A l’origine du film, il y a ce constat, implacable: sur dix hommes palestiniens, plus de quatre auront une fois dans leur vie été arrêtés et emprisonnés en Israël. Ghost Hunting est dédié aux «750 000 Palestiniens qui ont fait l’expérience des prisons israéliennes et des centres d’interrogation depuis 1967», et il s’agit d’un documentaire qui frappe non seulement par ce qu’il dit, mais surtout par la façon dont il le dit.

Sorti récemment, une année après avoir été primé au festival Visions du Réel de Nyon, Tadmor voyait des Libanais évoquer face caméra leur détention dans des geôles syriennes. Afin de pousser plus loin encore la catharsis, les réalisateurs Monika Borgmann et Lokman Slim avaient également décidé de faire rejouer aux protagonistes certaines scènes vécues, les uns se muant en tortionnaires tandis que les autres redevenaient prisonniers. C’est ce même dispositif qu’emploie Raed Andoni dans Ghost Hunting, son deuxième long-métrage documentaire après Fix Me (2009).

Troublants jeux de rôle

Le cinéaste fait partie de ces 750 000 Palestinien incarcérés. Du centre d’interrogation d’Al-Moscobiya, il garde des souvenirs confus, parcellaires. Il se souvient d’un jeune homme menotté, un sac sur la tête. De portes qui claquent et de pas qui se rapprochent, menaçants. Pour tenter d’exorciser ces souvenirs qui le hantent, il a choisi de passer une annonce afin de recruter des ouvriers du bâtiment et des gens de cinéma qui tous, comme lui, ont été interrogés ou détenus par les services de renseignement israéliens.

Son but: construire dans un entrepôt de Ramallah une réplique d’Al-Moscobiya puis, comme dans Tadmor, y rejouer des scènes vécues, tenter de donner corps à des images floues, lointaines. Au centre du dispositif, Mohammad, 50 ans, connu pour avoir résisté à la torture, et notamment à une privation de sommeil de sept jours.

Sans attendre que les décors soient achevés, Andoni questionne ceux qui malgré eux deviennent acteurs, les place dans des jeux de rôle troublants, sans que l’on parvienne à tracer une ligne entre ce qui semble être improvisé ou au contraire mis en scène. C’est de ces constants allers et retours entre le documentaire et la fiction – ou du moins à ce qui semble pouvoir s’apparenter à de la fiction même si elle trouve sa source dans le réel – que Ghost Hunting tire sa force. Tandis qu’un habile montage, passant sans crier gare d’une discussion anodine entre camarades à la reconstitution musclée d’un interrogatoire, pousse le spectateur à éprouver lui aussi la violence psychique des expériences carcérales qui servent de moteur au film.

Film humaniste

Dans Fix Me, Andoni partait de ses maux de tête récurrents pour un documentaire à la première personne questionnant l’identité palestinienne. Il s’inspire ici de nouveau d’une expérience personnelle, pour au final interroger le schéma domination-subordination qui se répète inlassablement, dit-il, aussi bien dans les prisons qu’à l’extérieur. Ghost Hunting a obtenu le Prix du meilleur documentaire lors de la dernière Berlinale. Avant d’être un film politique, ou militant, c’est avant tout une œuvre humaniste.


Ghost Hunting, de et avec Raed Andoni (Palestine, France, Suisse, Qatar, 2017), 1h34.

Séances en présence du réalisateur: le 14 juin à Genève (Cinémas du Grütli, 20h) et le 16 juin à Fribourg (Rex, 18h15).

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