Cinéma

Giacometti, ou l’art du portrait inachevé

Dans «Final Portrait», l’Australien Geoffrey Rush incarne avec panache l’artiste grison lorsque, à la fin de sa vie, il décida de peindre le critique d’art américain James Lord

Alberto Giacometti a 62 ans lorsqu’en 1964, deux avant sa mort, il décide de réaliser à Paris le portrait de son ami James Lord, critique d’art américain. C’est cette petite histoire que le comédien Stanley Tucci a choisi de raconter dans son cinquième long-métrage en tant que réalisateur, le premier dans lequel il ne joue pas. Adapté d’un livre publié par Lord en 1987, Final Portrait lui permet fort habilement, alors que le récit se déroule sur dix-huit jours, de parfaitement cerner les grands contours de la personnalité de Giacometti, de sonder son rapport à la célébrité et à l’art, aux femmes et à l’argent.

Alors qu’il confie initialement à Lord que réaliser son portrait serait rapide, il a, peu après, cette sentence définitive: «C’est impensable de terminer un portrait!» Et le voici qui, jour après jour, annonce à l’Américain qu’il doit repartir de zéro, forçant celui-ci à repousser son retour à New York. Délaissant sa femme au profit d’une maîtresse-prostituée pour laquelle il est prêt à dépenser des fortunes, Giacometti doute, se dévalorise, se dit «malhonnête et menteur», jugeant l’ensemble de son œuvre inachevée. Dans le même temps, il est tout aussi critique envers Picasso (qui peint «des conneries prétentieuses) ou Chagall (qui sur le plafond de l’Opéra Garnier a réalisé «une peinture murale de merde»).

Troublante ressemblance

C’est à Geoffrey Rush que Tucci a confié le rôle de l’artiste grison. En marge de son cabotinage baroque dans le sage Pirates des Caraïbes, l’Australien a incarné de nombreux personnages réels: un pianiste mentalement déséquilibré (Shine, 1996), deux Anglais ayant traversé le XVIe siècle élisabéthain (Elizabeth et Shakespeare in Love, 1998), le Marquis de Sade (Quills, 2000), Trotsky (Frida, 2002), Peter Sellers (Moi, Peter Sellers, 2004) ou encore l’orthophoniste de George V (Le Discours d’un roi, 2010).

La truculence rabelaisienne avec laquelle il campe Giacometti est jouissive. Au-delà de la ressemblance avec son modèle, Rush livre une performance théâtrale – l’atelier du Suisse ressemble à une scène – où ce qui pourrait sembler excessif permet au contraire de mieux comprendre ce qui hantait celui qui bien après sa mort battra des records aux enchères. Rush a ce talent incroyable d’être capable de donner dans une certaine forme d’outrance, mais en même temps de parvenir à s’effacer derrière son personnage.

Lire aussi: Giacometti en son jardin intime

Restait la barrière de la langue. Là encore le comédien s’en sort plutôt bien, même si lorsqu’il parle italien et français un accent anglais le trahit. Malgré quelques maladresses heureusement furtives, comme une musique tendance musette lorsqu’on découvre Lord dans une rue parisienne et plus loin un boulanger et ses baguettes, Final Portrait prouve une fois de plus que les biopics ne sont jamais aussi intéressants que lorsqu’ils s’intéressent à une période bien définie du parcours de la personnalité à laquelle ils redonnent vie.


Final Portrait, de Stanley Tucci (Grande-Bretagne, 2017), avec Geoffrey Rush, Armie Hammer, Sylvie Testud, Clémence Poésy, Tony Shalhoub, 1h30.

Publicité