Il est rare qu'une exposition dépasse les intentions de ses organisateurs, et il est plus rare encore que la rétrospective d'un artiste célèbre soit une découverte absolue pour ses visiteurs, et aussi pour quelques experts. Le Centre Pompidou de Paris présente près de 200 dessins d'Alberto Giacometti, accompagnés de quelques peintures et sculptures qui font partie de la collection du Musée national d'art moderne (MNAM). A l'origine, ce devait être une exposition du Cabinet d'art graphique. Mais, au fur et à mesure de sa conception, les commissaires voyaient leur projet prendre de l'ampleur, le nombre de dessins disponibles augmenter, et les cimaises s'avérer insuffisantes. Ce projet d'exposition intimiste est devenu une grande rétrospective, digne d'un 100e anniversaire (Giacometti est né le 10 octobre 1901).

L'art d'Alberto Giacometti est immédiatement reconnaissable – en tout cas celui de sa maturité. Ses personnages longilignes, ses portraits peints (des personnages vus de face sur un fond terreux d'où ils surgissent dans un réseau de traits qui les enferme comme un filet) sont si familiers, si identifiables, qu'on se dit: «C'est un Giacometti», avant même de les avoir regardés. Les œuvres des artistes les plus connus sont souvent les plus difficiles à voir. Un seul coup d'œil, et on croit y avoir accès. En réalité, ce que nous savons d'elles les soustrait en partie à notre entendement. Elles s'imposent à nous comme l'image d'une image, comme un logo, une simplification qui les rend impénétrables. L'exposition Le dessin à l'œuvre brise cette routine.

«Ce qu'il faut dire, je crois, c'est que, qu'il s'agisse de sculpture ou de peinture, il n'y a que le dessin qui compte. Il faut s'accrocher uniquement, exclusivement au dessin», déclare Alberto Giacometti dans un entretien avec Georges Charbonnier en 1951. Cette phrase est évidemment citée par les organisateurs de l'exposition du Centre Pompidou parce qu'elle justifie leur entreprise. Si Giacometti dit que le dessin est important, il est important de montrer ses dessins. Mais Giacometti ne formule pas seulement une assertion positive. Il dit: «Il faut s'accrocher […] au dessin.» Et: «Si on dominait un peu le dessin, tout le reste serait possible.»

Cette formulation est caractéristique de la personnalité, mais aussi de l'œuvre de Giacometti. «Si on dominait un peu le dessin…», dit-il. Sous-entendu: mais on ne le domine pas. C'est pourquoi «il faut s'accrocher». Pour Giacometti, dessiner n'est pas facile. C'est un combat dans lequel la vérité du visage traquée avec la passion et l'entêtement d'un chasseur se dérobe et disparaît. Il faut sans cesse recommencer. Accumuler les approches et les lignes. «Si je vois une tête de très loin, j'ai l'idée d'une sphère, dit Giacometti à André Parinaud en 1962. Si je la vois de très près, elle cesse d'être une sphère pour devenir une complication extrême en profondeur. On entre dans l'être. Tout a l'air transparent, on voit à travers le squelette. L'impossibilité principale, c'est de saisir l'ensemble et ce qu'on pourrait appeler les détails.»

Il y a là décrits toute l'hésitation, tout l'effort retenu et féroce de Giacometti pour aller vers son sujet. La souffrance d'avoir à trancher entre le proche et le lointain, et la recherche éperdue d'une solution pour les faire coexister. Peu d'artistes ont décrit avec autant de précision leur manière de procéder. Chez lui, l'hésitation est une méthode et l'insatisfaction un principe. Elles trouvent leur origine dans son histoire personnelle. Fils et neveu de peintres, Giacometti dessine très tôt. A 14 ans, il copie une gravure de Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable, une gravure saturée de lignes, d'une construction complexe, tout le contraire d'un jeu d'enfant. Le jeune Giacometti dessine avec une précision appliquée. Appliqué il le restera, jusque dans sa manière d'être surréaliste. C'est vers 40 ans qu'il va vraiment commencer sa quête personnelle – pendant la guerre, alors qu'il est revenu en Suisse, et plus nettement après la guerre, dès son retour à Paris. Il lui a fallu mûrir cette violente volonté de voir. Et comprendre qu'on ne se mesure ni au père, ni à l'oncle, ni aux maîtres, mais au monde visible et à soi-même.

Giacometti, Le dessin à l'œuvre. Centre Georges-Pompidou, 75004 Paris. Tél. 0033/1 44 78 42 00.

Tlj sauf ma de 11-21 h. Jusqu'au 9 avril. Site Internet: www.centrepompidou.fr