Lyrique

Gianandrea Noseda: «Manon Lescaut a porté Puccini vers la consécration»

Le chef vient diriger «Manon Lescaut» pour un soir en version de concert à Genève, avec l’orchestre et le chœur du Teatro Regio de Turin. Entretien avec un grand messager du répertoire italien

Ceux qui l’ont entendu ou vu au pupitre ne peuvent pas l’oublier. Agitateur de partitions au geste et au tempérament passionnels, Gianandrea Noseda anime toutes les partitions qu’il approche d’une véritable électricité. A 53 ans, le chef milanais s’est fait une réputation de grand meneur lyrique et symphonique. En interview, sa générosité et sa précision de parole rivalisent avec un étonnant naturel de contact. Agréable, le chef n’en demeure pas moins d’une exigence artistique et d’un engagement musical sans concessions.

Au téléphone, sa voix grave plonge dans la discussion sans fard. A la question de savoir si un opéra de la dimension de «Manon Lescaut» ne représente pas une forme de frustration en version de concert, Gianandrea Noseda ne contourne pas l’écueil. «Cela convient plus ou moins bien à certains ouvrages, c’est vrai. Tous les opéras ne supportent pas la représentation concertante de la même façon. Mais je suis convaincu que «Manon Lescaut» est construite sur une musique si considérable et des mélodies si superbes qu’elle peut parfaitement être présentée sans costumes ou mise en scène.»

Le Temps: Quels sont les avantages qu’on peut trouver dans ce traitement?

Gianandrea Noseda: La totale concentration sur l’interprétation, sans distraction visuelle. L’essentiel est de raconter une histoire, de soutenir une véritable narration musicale. Je suis persuadé que nous y parviendrons, même sans scénographie ou dramaturgie. Je ne vis pas la version de concert comme une mortification. Il ne faut pas oublier que parfois, certaines mises en scène peuvent perturber la musique, voire la dénaturer.

– Vous est-il arrivé de renoncer à des projets pour cette raison?

– Oui. Mais je ne vous dirai pas lesquels!

– Pourquoi cet ouvrage-là plutôt qu’un autre?

– Parce qu’il a été écrit pour l’Opéra de Turin, qui l’avait commandé à Puccini, et que sa première mondiale y a eu lieu en 1893. «Manon Lescaut» est indissociablement liée au Teatro Regio que je dirige depuis dix ans. Il est important pour nous de faire résonner cette œuvre dans ses murs, comme à l’extérieur.

– Vous reprenez la production scénique de Jean Reno de 2006 qui vient d’être reprise au Teatro Regio, mais sans les images…

– Oui, ce sera notre neuvième spectacle, purement concertant cette fois, dans l’enchaînement de la production turinoise. Je pense que ce sera l’occasion d’en approfondir encore la portée musicale. Maria José Siri dans le rôle-titre, Gregory Kunde en Des Grieux et Dalibor Jenis en Lescaut ont offert une belle incarnation du trio principal à Turin. Ils ont été tellement expressifs que je ne peux pas imaginer que cela puisse paraître décevant de les écouter sans les voir en mouvement.

– Vous êtes considéré comme un interprète de référence du répertoire italien. De ses grandes figures reconnues, aux compositeurs moins joués. Comment définiriez-vous Puccini?

– Comme homme, c’était un viveur, charmant et cultivé. Bon vivant, grand gourmand, amateur de voitures, de bons vins et amoureux des femmes. Comme créateur, il était sans conteste un novateur. Il évolue entre l’héritage de Verdi et l’influence de Wagner. Son utilisation des chromatismes et des fragments récurrents comme les leitmotivs révèlent sa fascination pour l’Allemand. Beaucoup de musiciens considèrent Puccini comme un romantique tardif. Pour moi il est un des premiers compositeurs du XXe siècle, qui au lieu de regarder en arrière, portait son regard vers l’avant.

– Avez-vous déjà dirigé «Manon» de Massenet, que Puccini admirait?

– Non, mais je la connais bien pour l’avoir beaucoup écoutée et en avoir dirigé de larges extraits. Si les deux œuvres se basent sur la même histoire de l’Abbé Prévost, elles sont très différentes d’approche. Massenet, avec ces couleurs et cette clarté orchestrale très françaises, sur un discours très élégant et charmant, juge les personnages et porte un regard moralisant sur l’histoire.

Puccini, lui, s’avère plus compatissant et raconte la passion amoureuse entre deux protagonistes avec une grande force, de façon beaucoup plus crue et réaliste. A 35 ans, il était relativement jeune. Mais avec son troisième opéra, il s’imposait déjà comme le successeur de Verdi et le précurseur d’un langage profondément authentique plus que purement vériste.


Opéra des Nations le 30 mars à 19h30. Rens. 022 322 50 50.

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