Gianni Motti est un miraculé; une fois, on le voit surgir vivant de son cercueil, une autre, il échappe indemne aux foudres municipales zurichoises, une autre encore, il est poursuivi par la justice pour détournement d'images mais il ne mollit pas, il persiste. Et signe une œuvre insaisissable, apparemment éphémère, mais dont la particularité est de produire un «effet retard». Il fréquente peu les institutions de l'art, ces dernières le sollicitent beaucoup et, bien que mal à l'aise, il accepte car, tient-il à proclamer: «J'aime être à la mauvaise place au bon moment.»

Le voici donc, dès aujourd'hui, au Centre pour l'image contemporaine de Genève et en illustre compagnie: rien moins que «Saddam et George», installés chacun dans son écran vidéo. Celui du puissant Américain mesure 3 mètres sur 2,60, celui de son ennemi est de taille plus modeste. La salle se trouve plongée dans le noir. Le président des Etats-Unis, présenté dans différents contextes et tenues, est montré figé dans l'un de ses rictus. Par intermittences, il s'anime, le temps d'aboyer «Saddam Hussein», puis retombe dans son immobilité. «Le reste de ses discours importe peu, j'ai mis en évidence l'essentiel», commente Gianni Motti. Sur la paroi d'en face, décalé de plusieurs mètres, Saddam, de même qu'en son temps le président Mao, nage à grandes brasses vigoureuses, comme pour s'enfuir tandis que l'autre éructe. Une pénétrante odeur de pétrole flotte dans la pièce…

C'est ainsi que l'artiste dit son mot sur le différend américano-irakien. «Ce n'est pas que je fasse de l'art politique, observe-t-il, car, en vérité, tout m'intéresse. C'est une question de moment: comment rester insensible au mensonge de politiciens qui conduisent à la guerre pour le pétrole et le pouvoir? Comment un artiste peut-il accepter cette agression?» L'art, pour Gianni Motti, fils de saisonniers italiens, élevé à Sondrio, dans la Valteline, établi à Genève et Berlin, c'est sa manière d'être présent et attentif au monde. Il a échappé à l'école d'art, il a les musées en horreur – je n'ai jamais mis les pieds au Louvre, se vante-t-il – et ne possède pas d'atelier. «Mieux vaut la taule! Mon atelier, c'est la ville. Je lis les journaux, j'entends ceci, cela. Ça mûrit en moi, ensuite, je sors et j'attaque. Les idées viennent alors, naturellement.»

Bien évidemment, Gianni Motti n'intéresse pas les galeries. Pourtant il devient progressivement un artiste couru. Ce qui lui permet de dire, non sans fanfaronnade: «Je ne demande rien à l'art, c'est l'art qui a besoin de moi…» La preuve, précise-t-il: «Si je travaillais avec une galerie, est-ce que je pourrais revendiquer un tremblement de terre ou l'explosion de la navette Challenger?»

Autre exemple de sa méthode: sa bruyante intervention à la Helmhaus de Zurich l'an passé. Qu'est-ce qu'une ville possède de plus précieux? A Zurich, de toute évidence, c'est l'argent, estime-t-il. Invité, il dispose d'un budget de 50 000 francs et décide de dissimuler le chèque dans le lieu d'exposition. «L'œuvre, c'était ça: les visiteurs furetant partout, qui munis de petits marteaux, qui de tournevis, tapotant les murs, les boiseries…» Scandale. Au lendemain du vernissage, l'exposition est interrompue; les autorités tentent de convaincre l'artiste de ramener la somme au chiffre moins choquant de 20 000 francs. La cité entière jase, la presse internationale s'en empare. Succès. «Pour moi, le travail est fini si au bout de quelque temps, l'œuvre s'arrange et fait son chemin toute seule.»

L'une d'elles suit d'ailleurs son cours sous forme judiciaire: le détournement d'images documentaires du conflit en Macédoine et au Kosovo. Dûment achetées à l'Agence France Presse mais recadrées et exposées sous le titre «Dommages collatéraux», ces photographies proposent un regard d'artiste sur la guerre, mais elles suscitent l'ire de l'agence et un procès. «Pour une fois que je fais des paysages…», soupire Gianni Motti, faussement contrit et tout à fait heureux de voir son geste d'artiste repartir, comme il l'a voulu, en direction de la vie. C'est ainsi qu'à Saint-Gervais, pour compléter le tableau que forment Saddam et George, il convoque les raéliens militants du clonage humain à son vernissage. Sourire en coin.

Gianni Motti au Centre pour l'image contemporaine, Saint-Gervais Genève, rue du Temple 5, jusqu'au 23 mars. Rens: www.centreimage.ch